Le verre n’arrive jamais seul

Garance commence avec une idée moins spectaculaire qu’elle n’en a l’air : montrer l’alcoolisme avant que la vie d’un personnage ne ressemble à l’image que le cinéma donne habituellement d’un alcoolique.

Garance travaille. Elle joue. Elle double. Elle déménage. Elle fait la fête. Elle tombe amoureuse. Elle prend soin de sa sœur. Elle arrive parfois en retard et possède toujours une explication suffisamment plausible pour repousser le moment où les autres — et surtout elle-même — devront nommer ce qui se passe.

Jeanne Herry étale ce mouvement sur huit années. La durée du récit permet à la consommation de changer de fonction sans qu’une frontière nette soit jamais tracée. Un verre accompagne d’abord la sociabilité, puis les fins de journée, puis les mauvais moments, puis pratiquement tous les moments.

Ce glissement vaut davantage que les passages les plus explicitement dramatiques du film.

Adèle Exarchopoulos refuse le grand numéro

Il aurait été facile de construire le rôle comme une démonstration : tituber davantage, crier plus fort, se dégrader visiblement puis offrir une scène de renaissance suffisamment massive pour garantir son extrait dans toutes les cérémonies de prix.

Adèle Exarchopoulos joue ailleurs.

Son Garance possède cette énergie sociale très particulière des gens capables de faire passer leur propre chaos pour une forme de spontanéité. Elle est drôle, attachante, agaçante et suffisamment fonctionnelle pour que la dépendance puisse longtemps rester cachée derrière une personnalité.

Les moments les plus impressionnants sont parfois minuscules. Une fatigue dans la voix. Un réveil où il faut reconstruire la veille. Une excuse préparée presque automatiquement. Une façon de continuer à plaisanter alors qu’une situation ne l’est déjà plus.

Exarchopoulos ne demande pas au spectateur de regarder une performance sur l’alcoolisme. Elle construit quelqu’un qui se trouve aussi être alcoolique.

Le théâtre empêche Garance de devenir un dossier

Le personnage est comédienne et Jeanne Herry connaît suffisamment cet environnement pour que les répétitions, les petits rôles, les déplacements et les frustrations professionnelles ne ressemblent pas à une simple décoration.

Le film est particulièrement vif lorsque Garance travaille.

Les scènes où elle joue devant des enfants montrent immédiatement ce que l’alcool menace de détruire : elle possède du talent, de l’instinct et cette capacité à provoquer une réaction dans une salle qui ne dépend d’aucune reconnaissance institutionnelle.

Le choix est important. Garance n’est pas le récit mécanique d’une artiste qui boit parce qu’elle échoue. Elle peut être bonne, aimée, désirée et continuer à boire. L’addiction ne vient pas résoudre une équation psychologique simple.

Cette attention au métier rejoint la méthode de Jeanne Herry, qui s’est appuyée pour l’écriture sur des témoignages liés à l’alcoolisme tout en injectant dans le film son propre passé d’actrice.

Le montage raconte mieux le temps que les dialogues

Laurence Briaud accomplit une part essentielle du travail.

Garance traverse huit années sans transformer chacune d’elles en chapitre annoncé. Le film saute, accélère, reprend une situation plus tard et laisse au spectateur le soin de mesurer ce qui s’est déplacé.

Cette fragmentation épouse bien la perception du personnage. Sa vie paraît avancer extrêmement vite alors même qu’elle recommence sans cesse certaines choses : une nouvelle adresse, un nouveau travail, une soirée, une gueule de bois, la conviction qu’elle contrôle encore suffisamment.

Screen Daily a justement relevé cette qualité rythmique. La quantité d’événements reste importante, mais le film évite de donner à chacun le poids artificiel d’un tournant décisif.

La dépendance se construit dans la répétition.

Sara Giraudeau change la température du film

L’arrivée de Pauline aurait facilement pu produire un personnage dangereux : la compagne parfaite dont l’amour guérit mécaniquement Garance.

Sara Giraudeau empêche largement ce piège par son jeu.

Pauline est plus calme, plus stable et moins spectaculaire que Garance, mais elle n’est pas une infirmière scénaristique. Giraudeau laisse apparaître progressivement la limite de ce que l’affection peut absorber.

Le contraste physique et vocal entre les deux actrices crée une dynamique immédiatement lisible sans que le couple paraisse fabriqué pour illustrer une thèse.

L’une remplit l’espace ; l’autre semble d’abord lui laisser de la place. Puis cette organisation devient impossible à maintenir.

L’amour aide, il ne suffit pas

C’est pourtant dans cette relation que le scénario devient parfois trop propre.

La trajectoire intime, sexuelle et sentimentale de Garance donne au film certaines de ses scènes les plus douces. Elle ouvre aussi un risque : faire de la stabilité amoureuse le raccourci narratif qui transforme la dépendance en problème progressivement soluble.

Jeanne Herry essaie de résister à cette simplification. Pauline ne peut pas décider à la place de Garance, ni garantir qu’une nouvelle vie supprimera automatiquement l’alcool.

Mais l’architecture générale du récit rapproche suffisamment amour, prise de conscience et reconstruction pour que certains critiques aient jugé le parcours trop facile ou insuffisamment représentatif de la complexité d’une addiction.

C’est une limite réelle, surtout dans les dernières étapes.

Une sœur et un rappel brutal du temps

La relation de Garance avec sa jeune sœur Judith fait entrer une autre forme d’urgence dans le film.

Sarajeanne Drillaud incarne un personnage malade qui oblige Garance à regarder quelque chose que ses habitudes permettent précisément d’éviter : le temps peut manquer.

Ces scènes apportent une charge émotionnelle évidente et donnent à Exarchopoulos un registre différent de celui de la fête, du travail ou du couple.

Elles montrent aussi les coutures du scénario.

Lorsque les crises extérieures deviennent trop parfaitement alignées avec le moment où Garance doit comprendre sa propre situation, le film se rapproche d’une dramaturgie plus conventionnelle que son observation quotidienne ne le laissait espérer.

Le Guardian a notamment pointé cette tendance à utiliser certains événements comme instruments de prise de conscience. La réserve est justifiée : Garance est plus convaincant lorsqu’il observe que lorsqu’il organise.

La mise en scène préfère les acteurs aux images

Après Pupille et Je verrai toujours vos visages, Jeanne Herry reste avant tout une cinéaste du groupe, de la parole et du visage.

Garance change l’échelle en se concentrant presque entièrement sur une seule protagoniste, mais sa caméra conserve cette volonté de laisser les acteurs produire la circulation émotionnelle.

Antoine Cormier photographie sans chercher à rendre l’alcoolisme visuellement spectaculaire. La dérive n’est pas accompagnée d’un passage automatique vers des couleurs sales, des cadres cassés ou une caméra soudainement hystérique.

Cette retenue évite beaucoup de clichés.

Elle explique aussi certaines réserves critiques. Comparé à la densité d’Exarchopoulos, le langage visuel peut paraître relativement discret. Le film possède davantage une intelligence du comportement et du montage qu’une signature plastique extrêmement forte.

Le rire ne disparaît pas quand le problème devient grave

L’un des choix les plus intéressants de Jeanne Herry consiste à continuer à autoriser Garance à être drôle.

La dépendance ne transforme pas instantanément une personne en personnage tragique permanent. Une soirée peut être amusante tout en participant à un mécanisme destructeur. Une excuse peut être drôle pour ceux qui l’entendent et terriblement révélatrice pour ceux qui comprennent ce qu’elle cache.

Ce mélange a divisé.

Certaines réactions reprochent au film de traiter trop légèrement l’alcoolisme ou d’en adoucir les manifestations. D’autres défendent précisément cette absence de spectaculaire comme une manière plus fidèle de montrer une dépendance fonctionnelle.

La seconde lecture me paraît plus féconde sur une grande partie du film. Garance devient inquiétante parce qu’elle peut encore rire, travailler et séduire. Si tout s’écroulait dès la première demi-heure, huit années de déni seraient beaucoup moins crédibles.

L’empathie est la force de Herry, mais aussi son angle mort

Jeanne Herry ne semble jamais vouloir punir son personnage.

Cette absence de jugement constitue probablement la qualité la plus cohérente de sa filmographie. Pupille cherchait les gestes qui permettent de prendre soin. Je verrai toujours vos visages observait la possibilité de réparation. Garance s’intéresse à ce qui peut encore être sauvé lorsqu’une personne participe elle-même à sa destruction.

Cette empathie donne au film sa chaleur.

Elle peut aussi l’empêcher d’aller jusqu’au bout de certaines zones plus inconfortables. La toxicité pour les proches, les rechutes possibles et la violence diffuse de la dépendance sont présentes, mais rarement explorées avec la brutalité que d’autres traitements du sujet auraient choisie.

Garance préfère rester auprès de son héroïne plutôt que de l’observer depuis la place de ceux qu’elle épuise.

Un film imparfait porté par deux actrices très justes

Le débat sur la précision médicale ou sociologique de Garance ne doit pas faire oublier ce qu’il est d’abord : une fiction construite autour d’une personne particulière, pas un manuel sur toutes les formes d’alcoolisme.

Sur ce terrain, le film fonctionne.

Exarchopoulos donne à Garance suffisamment de contradictions pour qu’on puisse simultanément l’aimer, s’en méfier et comprendre pourquoi ses proches continuent de croire en elle. Giraudeau refuse quant à elle que Pauline soit réduite à la femme raisonnable chargée de remettre l’héroïne sur les rails.

À 7 sur 10, Garance reste moins puissant lorsqu’il veut organiser une démonstration sur l’addiction que lorsqu’il laisse deux personnes vivre au milieu d’elle.

C’est dans les interstices — une conversation, une soirée de trop, une répétition, un silence au réveil — que Jeanne Herry retrouve cette capacité très particulière à regarder les gens avant de regarder le sujet dont ils sont censés être l’illustration.