Une suite commence par défaire la fin du premier film

Les Ensorceleuses avait terminé son étrange mélange de romance, de sorcellerie, de meurtre et de comédie familiale sur une forme de libération. Sally acceptait ses pouvoirs, Gillian survivait à sa relation destructrice, la communauté entourait les Owens et la malédiction semblait enfin vaincue. La première décision du deuxième film consiste à expliquer que cette victoire n'était pas vraiment une victoire.

Gary est mort. Sally, de nouveau veuve, a réagi en refusant la magie et en effaçant chez ses filles une partie de ce qu'elles savaient de leur héritage. Lorsque Kylie déclare son amour à Gideon et que celui-ci tombe dans le coma, tout ce que Sally avait voulu enfouir revient brutalement.

Plusieurs critiques ont identifié ce retour en arrière comme le péché originel du scénario. Il ne condamne pas forcément une suite : voir Sally tenter de protéger ses filles en reproduisant exactement le déni qu'elle avait elle-même dû dépasser peut devenir une contradiction intéressante. Le film lui accorde pourtant moins de temps qu'il n'en faudrait. La tragédie sert surtout à remettre les personnages dans les positions nécessaires au nouveau voyage.

Bullock et Kidman n'ont rien perdu, alors pourquoi les séparer autant ?

Sandra Bullock et Nicole Kidman retrouvent Sally et Gillian sans période d'adaptation visible. La première reste crispée par la peur de perdre ceux qu'elle aime, la seconde avance encore avec cette légèreté qui ressemble souvent à une forme de défense. Une scène suffit pour que l'ancienne dynamique revienne.

C'est aussi là que le choix narratif le plus frustrant apparaît. Le premier film pouvait changer de genre trois fois en vingt minutes et rester regardable parce que sa véritable continuité venait des deux sœurs. Cette suite passe une partie importante de son temps à les opposer ou à les répartir autour de Kylie et de la quête anglaise.

Le résultat n'efface pas leur alchimie, mais il la rationne. Plusieurs critiques, de Première à WBUR, ont reproché au film de sous-utiliser précisément ce que le public était venu retrouver. À chaque fois que Sally et Gillian peuvent simplement parler, se provoquer ou se comprendre avant les autres, le film paraît soudain beaucoup plus léger.

La nouvelle génération arrive, mais une sœur disparaît presque du cadre

Joey King hérite de Kylie, désormais adulte et maintenue dans l'ignorance de la magie par sa mère. La malédiction la propulse au centre du récit lorsqu'elle comprend que sa relation avec Gideon pourrait reproduire la tragédie familiale. King joue très bien l'impulsivité du personnage, sa colère contre Sally et cette fascination immédiate pour un monde dont on lui a volontairement caché l'existence.

Mais le scénario crée alors un déséquilibre étrange avec Antonia. Maisie Williams possède une présence suffisamment forte pour donner envie que cette nouvelle génération fonctionne elle aussi comme un duo de sœurs. Le film en décide autrement. Antonia reste davantage en périphérie alors que Kylie rejoint Sally et Gillian dans la quête principale.

TheWrap a particulièrement souligné le problème : un récit qui continue de se définir par la sororité donne paradoxalement peu d'espace à la relation entre les deux nouvelles sœurs Owens. L'adaptation simplifie ainsi une partie du matériau d'Alice Hoffman exactement là où elle pouvait renouveler le film.

L'Angleterre apporte un nouveau décor, pas toujours une nouvelle énergie

La quête conduit une partie de la famille en Angleterre, vers les racines de la malédiction. Visuellement, l'idée possède tout ce qu'il faut : vieilles pierres, bibliothèques, paysages humides, histoire familiale et une magie supposée plus ancienne que les habitudes domestiques des Owens aux États-Unis.

Susanne Bier obtient quelques images très séduisantes de ce déplacement, mais le changement de continent ne transforme pas vraiment le rythme. Le voyage manque parfois d'urgence alors que Gideon reste suspendu entre vie et mort et que Kylie croit avoir trouvé la possibilité de libérer toute sa lignée.

Lee Pace joue Ian Wright, professeur lié à cet univers magique, avec une aisance qui crée rapidement quelque chose avec Bullock. Leur relation repose beaucoup sur la présence des deux acteurs parce que le scénario n'a guère de temps à lui consacrer. Le charme existe avant que le film ait vraiment construit les raisons de cette proximité.

Plus de magie à l'écran ne produit pas forcément davantage de magie

Le premier film avait souvent une conception domestique de la sorcellerie : plantes, cuisine, bougies, gestes, objets, croyances et accidents. Le fantastique pouvait devenir volontairement excessif, mais il gardait un rapport tactile avec cette maison où quatre femmes semblaient pouvoir improviser un rituel entre deux margaritas.

La suite cherche davantage à matérialiser les pouvoirs. Certains effets fonctionnent comme ponctuation visuelle ; d'autres donnent aux scènes une texture numérique générique qui jure avec le charme artisanal revendiqué par l'ensemble. TheWrap et plusieurs critiques américaines ont relevé des effets particulièrement fragiles.

Ce choix pose un problème moins technique qu'esthétique. Les Ensorceleuses n'a jamais été une franchise dont l'intérêt reposait sur la puissance spectaculaire de ses sorts. Lorsque la magie devient une démonstration, elle entre en concurrence avec quelque chose que le film maîtrise beaucoup mieux : quatre actrices dans une maison qui se connaissent depuis suffisamment longtemps pour rendre crédible une famille avant même le premier effet spécial.

Jet et Franny rappellent discrètement ce que le film aurait pu privilégier

Dianne Wiest et Stockard Channing reviennent comme Jet et Franny, et leur présence déplace momentanément le film vers un autre sujet : que devient une lignée magique lorsque celles qui en ont longtemps porté la mémoire arrivent au bout de leur propre histoire ?

Ces passages comptent parmi les plus délicats du film. Ils n'essaient pas de transformer les deux tantes en vieilles femmes fragiles attendant que la génération suivante prenne leur place. Leur autonomie, leur humour et leur rapport presque pratique à la mort correspondent beaucoup mieux à l'esprit des Owens.

TheWrap a été particulièrement sensible à cet arc, et c'est facile à comprendre. Là où une partie du scénario fabrique laborieusement des raisons de reproduire les motifs de 1998, Jet et Franny apportent naturellement la seule chose que vingt-huit années rendent impossible à simuler : le temps réellement passé.

Deux heures dix pour une histoire qui aurait gagné à respirer moins

Le défaut le plus consensuel du corpus critique reste le rythme. Variety, NME, RogerEbert.com, Première et plusieurs titres français reviennent tous, avec des degrés de sévérité différents, sur la longueur et sur une intrigue qui paraît plus complexe qu'elle ne l'est réellement.

Le film doit gérer Sally et Gillian, Kylie et Antonia, Jet et Franny, le destin de Gideon, l'origine de la malédiction, de nouveaux personnages anglais, une romance et le poids du film précédent. Il ne veut renoncer à personne. Paradoxalement, certains personnages restent sous-développés tandis que l'ensemble paraît trop long.

Cette accumulation affaiblit aussi les rappels nostalgiques. Les margaritas de minuit, les chansons, les règles familiales et les images familières font évidemment partie du plaisir attendu. Une référence fonctionne lorsqu'elle arrive comme un souvenir. Elle commence à ressembler à une liste lorsqu'elle devient une obligation.

Le véritable héritage des Owens n'avait pas besoin d'un plus grand sort

Il reste quelque chose de réjouissant dans l'existence même d'un grand film de studio mené par Sandra Bullock et Nicole Kidman, entourées de Dianne Wiest et Stockard Channing, sans que la génération plus âgée soit reléguée à une visite de courtoisie. Les Ensorceleuses 2 sait parfois exactement ce qu'il possède.

Le problème est qu'il cherche ensuite à le renforcer avec davantage de mythologie, davantage de romance, davantage d'effets et davantage de signes reconnaissables du premier épisode. Le Guardian et le Los Angeles Times ont été plus indulgents que la majorité du corpus précisément parce que ce désordre conserve par instants le charme bizarre de l'original.

Ils n'ont pas tout à fait tort. Une scène entre Sally, Gillian, Jet et Franny peut encore faire oublier un raccord maladroit ou une intrigue inutile. Bullock et Kidman peuvent encore faire passer une réplique bancale parce qu'elles semblent réellement heureuses de retrouver ces personnages.

C'est suffisamment chaleureux pour empêcher Les Ensorceleuses 2 de devenir une simple opération nostalgique sans âme. Pas suffisamment pour masquer que le film passe deux heures dix à rechercher une magie qui était déjà assise autour de la table.