L’échec commercial de Supergirl risque de précéder longtemps le film lui-même. Sorti au cinéma fin juin avant d’arriver sur HBO Max le 10 septembre, le deuxième long métrage du nouveau DCU a terminé sa carrière mondiale autour de 126 millions de dollars après un démarrage très inférieur aux attentes. Ce contexte industriel est spectaculaire. Il n’est pourtant pas ce qu’il y a de plus intéressant à l’écran.

Le vrai sujet de Supergirl, c’est Milly Alcock.

Une partie importante du corpus critique converge précisément là-dessus. TheWrap trouve le film brouillon mais considère Alcock comme son cœur. Rolling Stone voit dans cette incarnation de Kara la preuve que le DCU peut aller chercher des personnages plus étranges et plus abîmés. Même les critiques beaucoup plus sévères de Variety et RogerEbert.com reconnaissent l’engagement et le charisme de l’actrice.

Une Supergirl qui ne veut surtout pas ressembler à Superman

Craig Gillespie et la scénariste Ana Nogueira partent d’une différence fondamentale entre les deux Kryptoniens.

Clark Kent a grandi sur Terre sans souvenir direct de Krypton. Kara, elle, a connu son monde, sa famille et sa disparition. Elle n’hérite pas seulement d’une planète morte sous la forme d’un récit raconté par d’autres : elle en porte les images.

Le film transforme cette différence en comportement. Kara boit, fuit les responsabilités, traverse les mondes sans véritable point d’ancrage et se protège derrière une ironie agressive. Le procédé pourrait facilement se réduire au cliché de la super-héroïne volontairement sale, alcoolisée et désabusée. Alcock lui évite souvent ce piège.

Son jeu conserve quelque chose de très jeune sous la carapace. La colère ne semble pas être une personnalité fabriquée pour la rendre cool, mais une manière de garder la souffrance à distance.

Ruthye donne au voyage une direction morale

Le film adapte librement Supergirl: Woman of Tomorrow de Tom King et Bilquis Evely. Sa meilleure idée reste la même que dans le matériau d’origine : placer Kara auprès d’une adolescente qui veut tuer l’homme responsable de la mort de sa famille.

Eve Ridley incarne Ruthye avec une rigidité presque cérémonielle. Elle énonce sa volonté de vengeance comme un devoir déjà décidé.

Cette relation fonctionne parce que Kara reconnaît immédiatement quelque chose d’elle-même chez cette enfant. Elle comprend la rage. Elle comprend surtout le danger qu’il y a à laisser cette rage devenir une identité.

Les scènes où Supergirl essaie d’empêcher Ruthye de franchir la limite sont plus convaincantes que la plupart des combats. Elles permettent au film de poser une question simple sans être complètement simpliste : être bon n’impose pas nécessairement d’être gentil, mais cela demande de refuser certaines facilités lorsque la vengeance devient possible.

Le film est plus intéressant comme western spatial que comme blockbuster de super-héros

The Guardian fait partie des critiques qui ont accueilli favorablement cette légèreté de structure et cette manière d’abandonner une partie du lourd bagage mythologique de DC. Le voyage de Kara et Ruthye traverse bars, planètes poussiéreuses, transports interstellaires et avant-postes où la loi paraît très lointaine.

Le film emprunte ouvertement au western, à Mad Max et à l’imaginaire de Star Wars.

Ce n’est pas toujours original, mais cela évite au moins de donner l’impression que tous les héros du nouveau DCU doivent vivre dans le même genre de film.

Cette ouverture du monde est probablement l’un des éléments les plus utiles pour la suite de l’univers partagé. Superman pouvait rester fortement ancré dans Metropolis et dans une iconographie terrestre. Supergirl suggère qu’une branche entière du DCU peut fonctionner comme un espace sale, instable et dangereux où les Kryptoniens ne sont plus nécessairement les êtres les plus étranges de la pièce.

Puis l’action commence, et le film perd de sa précision

C’est le reproche qui revient le plus régulièrement dans les critiques négatives et mitigées.

TheWrap pointe des affrontements brouillons, souvent dominés par les effets de vol et une caméra qui suit davantage le contour de l’action que son impact. RogerEbert.com décrit de son côté un spectacle bruyant et peu imaginatif où les combats ne compensent jamais le manque d’émotion.

Le problème ne vient pas d’un manque de mouvement. Supergirl en contient énormément.

Il vient du fait que cette agitation ne produit pas toujours de sensation physique. Kara peut traverser un décor, frapper plusieurs adversaires et repartir dans une explosion sans que la mise en scène ne construise véritablement la masse, la distance ou la violence du geste.

Le contraste est frustrant parce que Gillespie a déjà démontré ailleurs un sens beaucoup plus précis du rythme et des corps.

Krem n’offre jamais à Kara un adversaire à sa hauteur

Matthias Schoenaerts joue Krem comme un homme brutal, répugnant et volontairement dénué de noblesse.

Sur le principe, le choix se défend. Le récit n’a pas besoin d’un antagoniste tragique dont les motivations seraient presque aussi légitimes que celles de l’héroïne.

Mais le personnage reste tellement limité à sa fonction de menace qu’il finit par aplatir le conflit.

Variety est particulièrement sévère sur ce point et voit en lui un assemblage dérivé d’archétypes post-apocalyptiques. Même dans les lectures plus favorables, Krem apparaît rarement comme l’un des grands atouts du film.

Cela devient problématique quand la narration repose autant sur sa poursuite. Ruthye veut le tuer. Kara veut sauver Krypto et l’arrêter. Tout converge vers lui, sans qu’il ne devienne jamais aussi intéressant que les deux personnages qui le traquent.

Les souvenirs de Krypton sont nécessaires, mais trop démonstratifs

Le passé de Kara constitue la différence essentielle qui sépare cette Supergirl de Superman. Il fallait donc le montrer.

Le film choisit de répartir les flashbacks à travers le récit plutôt que de tout déposer dans une longue ouverture explicative. TheWrap considère que cette méthode fonctionne de manière inégale mais qu’Alcock sauve souvent ces passages grâce à la violence du deuil qu’elle laisse apparaître.

La limite vient de leur insistance.

Plus le film explique précisément le traumatisme de Kara, moins il laisse à son comportement présent la possibilité de le suggérer par lui-même. Certaines images d’Argo possèdent une réelle force. D’autres donnent le sentiment que le scénario ne fait pas totalement confiance à ce qu’Alcock a déjà communiqué sans dialogue.

Lobo électrise le film et le dérègle en même temps

Jason Momoa s’amuse énormément en Lobo. Ce plaisir est contagieux.

Sa présence apporte instantanément du mouvement, du bruit et une énergie vulgaire qui convient parfaitement au personnage.

Elle illustre aussi l’un des problèmes du film.

TheWrap juge son intégration forcée, et cette réserve est difficile à ignorer. Lobo appartient davantage au futur de la franchise qu’au parcours émotionnel de Kara et Ruthye. Sa fonction ressemble par moments à celle d’une bande-annonce pour une autre possibilité du DCU.

Momoa est bon. Le personnage est amusant. Le film n’avait simplement pas besoin d’être interrompu pour prouver qu’il existait.

Le consensus critique est plus partagé que son box-office ne le laisse croire

Supergirl n’a jamais bénéficié d’un véritable consensus enthousiaste.

Variety l’a attaqué frontalement pour son scénario, son manque de relief et son esthétique dérivative. RogerEbert.com a également publié une critique très négative, reprochant au film son bruit, son humour plat et une conception trop superficielle de Kara.

À l’inverse, The Guardian lui attribue trois étoiles sur cinq et salue une aventure plus légère, claire et agréable que nombre de productions DC antérieures. Rolling Stone défend une adaptation largement satisfaisante et surtout la capacité du nouveau DCU à s’éloigner de ses figures les plus évidentes.

TheWrap se situe entre les deux : de nombreux défauts de mise en scène, mais suffisamment de cœur pour que la conclusion fonctionne.

C’est aussi là que se situe le film.

Sur HBO Max, Supergirl ressemble presque davantage à un pilote très coûteux

L’arrivée en streaming change légèrement la perception de l’ensemble.

En salle, face à un budget estimé à environ 170 millions de dollars et à la responsabilité de poursuivre le redémarrage du DCU après Superman, le manque de spectacle vraiment mémorable pesait lourd.

À domicile, la question devient plus simple : est-ce que cette Kara mérite deux heures ?

Oui.

Le film autour d’elle est irrégulier, parfois étonnamment générique et moins maîtrisé visuellement qu’il ne devrait l’être. Mais Alcock, Ridley et l’idée d’une Supergirl définie comme survivante avant d’être définie comme symbole offrent suffisamment de matière pour dépasser les limites du scénario.

Le box-office indique que beaucoup de spectateurs n’ont pas voulu découvrir cette version au cinéma. HBO Max lui donne maintenant une deuxième occasion de trouver son public.

Kara, elle, a déjà trouvé sa voix.