La meilleure idée de la série reste de mettre Clarkson dans une pièce où il n'est pas l'expert
Le premier épisode de Clarkson à la ferme possédait un mécanisme presque parfait. Jeremy Clarkson arrivait avec l'assurance accumulée pendant des décennies de télévision et découvrait un métier où cette assurance ne servait pratiquement à rien. Impossible de négocier avec la météo. Impossible d'impressionner une brebis. Un champ mal semé ne devient pas plus productif parce que la caméra tourne.
La série a immédiatement trouvé son contrepoids avec Kaleb Cooper. Kaleb ne joue pas le faire-valoir destiné à recevoir les bons mots de la vedette. Il sait ce qu'il fait, le rappelle souvent et dispose de ce mélange de patience et d'exaspération qui rend leurs conversations bien plus drôles que la plupart des scènes ouvertement construites comme des gags.
Cinq saisons plus tard, la différence d'expérience s'est forcément réduite. Clarkson connaît désormais sa terre, ses machines, ses animaux et suffisamment de vocabulaire agricole pour ne plus être constamment perdu. La série a donc dû déplacer le moteur comique. Elle ne raconte plus vraiment l'apprentissage d'un débutant. Elle observe un homme devenu agriculteur amateur très expérimenté continuer à croire qu'il existe toujours une solution spectaculaire au prochain problème.
Kaleb, Charlie et Lisa ont fini par devenir la structure
La véritable réussite à long terme est ailleurs. Clarkson à la ferme a constitué autour de son propriétaire un groupe que cinq années de tournage ont rendu immédiatement identifiable. Kaleb peut reconnaître une mauvaise décision avant même qu'elle soit terminée. Charlie Ireland arrive généralement avec un dossier, un chiffre ou une réglementation qui explique pourquoi l'idée brillante du jour va coûter beaucoup plus cher que prévu. Lisa Hogan apporte encore un autre rapport à Diddly Squat, moins obsédé par les machines et parfois tout aussi capable que Jeremy de transformer une envie en projet coûteux.
Gerald Cooper n'a jamais eu besoin de devenir compréhensible à chaque phrase pour devenir essentiel à l'ambiance générale. Les vétérinaires, constructeurs, éleveurs, voisins et spécialistes qui traversent les saisons donnent également au programme ce que beaucoup de téléréalités cherchent en vain : un monde qui semble continuer lorsque l'épisode s'arrête.
Ce collectif explique pourquoi les arcs qui fonctionnent le mieux ne reposent pas nécessairement sur une catastrophe. Quelques minutes de Kaleb et Charlie discutant d'un champ peuvent être plus intéressantes qu'une opération commerciale entière. Le désaccord possède un enjeu parce que chacun comprend différemment ce que la ferme doit devenir.
Le spectacle agricole demeure étonnamment bon
Il suffit parfois d'un semoir. Clarkson à la ferme peut consacrer plusieurs minutes à une machine, au compactage du sol, au rendement d'une culture ou au coût d'une erreur et rendre tout cela parfaitement regardable. La première saison l'avait démontré avec la récolte et le bilan financier. Les saisons suivantes ont élargi le terrain aux vaches, aux cochons, aux champignons, aux restaurants et à une liste croissante de tentatives de diversification.
La cinquième saison retrouve cette qualité lorsqu'elle regarde ailleurs que dans le rétroviseur de sa propre célébrité. Le voyage aux Pays-Bas et la découverte de méthodes agricoles fortement automatisées donnent à Clarkson et Kaleb une nouvelle chose à apprendre. Le retour à Diddly Squat avec des outils plus technologiques produit exactement le genre de conflit dont la série a besoin : une vraie question agricole, une promesse séduisante et deux hommes qui n'ont pas la même confiance dans la réponse.
Les critiques les plus favorables de cette saison insistent encore sur ce mélange d'information et de comédie. Même les avis plus réservés, notamment celui du Guardian, reconnaissent que la série retrouve sa force dès qu'elle revient à la terre. C'est révélateur. Les gadgets peuvent changer, mais le meilleur antagoniste de Clarkson reste un champ qui ne fait pas ce qu'on lui demande.
Diddly Squat est aussi devenu un empire télévisuel
Le problème est arrivé progressivement. La boutique a grossi. La marque s'est installée. Un restaurant a occupé une saison. Le pub a pris une place considérable dans la quatrième. Diddly Squat n'est plus simplement une exploitation agricole filmée par Amazon : c'est un ensemble d'activités dont certaines existent précisément parce que l'exploitation est devenue célèbre.
La saison 4 rendait déjà le déplacement visible en consacrant une part importante de son énergie à la recherche puis à l'ouverture du Farmer's Dog. Les critiques avaient apprécié une partie de cette aventure tout en notant que l'esprit des débuts s'éloignait. La cinquième saison hérite directement de cette transformation. Le pub reste là, ses problèmes aussi, et la frontière entre la chronique d'un agriculteur qui doit diversifier ses revenus et celle d'une personnalité médiatique construisant une marque devient beaucoup plus difficile à ignorer.
Ce n'est pas fatal à la série. L'économie d'une exploitation, les débouchés commerciaux et la transformation des produits appartiennent bien à son sujet. Mais lorsque le pub ou les extensions de la marque deviennent le centre de gravité, le rapport au risque change. Une mauvaise récolte sur un champ n'a pas la même texture dramatique qu'une difficulté rencontrée par une entreprise déjà soutenue par une énorme audience.
La catastrophe est devenue un format reconnaissable
Une autre usure apparaît dans la construction des épisodes. Clarkson a une idée. Kaleb ou Charlie lui explique pourquoi elle est mauvaise. Clarkson insiste. Une machine, un animal, une administration ou la météo complique tout. Puis le montage trouve un gag, une dépense extravagante ou une solution temporaire. La recette reste efficace. Elle est aussi beaucoup plus facile à voir qu'en 2021.
Les critiques de la cinquième saison sont assez cohérentes sur ce point, même lorsqu'elles divergent fortement sur le résultat. Plusieurs parlent de catastrophes dont la fabrication télévisuelle est désormais perceptible. D'autres considèrent simplement que Clarkson sait encore assez bien les vendre pour que cela reste drôle.
Les deux peuvent être vrais. Clarkson possède un instinct de télévision exceptionnel. Il sait laisser un silence après une absurdité, prolonger une dispute et identifier l'objet mécanique qui transformera une tâche rurale en morceau de divertissement. Ce talent devient seulement plus visible à mesure que la série répète son vocabulaire.
La cinquième saison découvre un ton qu'elle ne peut pas transformer en gag
Le dernier tiers de la saison 5 modifie brutalement la température de la série. Des problèmes de santé de Clarkson, évoqués publiquement dans les épisodes eux-mêmes, l'éloignent ponctuellement de la ferme. La série observe alors Lisa et Kaleb poursuivre le travail. L'absence révèle quelque chose que cinq saisons de disputes comiques pouvaient masquer : le lien entre les membres de l'équipe dépasse largement la nécessité de fabriquer une émission.
Kaleb fonctionne particulièrement bien dans ces moments parce que le montage n'a pas besoin de lui inventer un arc. Son évolution existe déjà. Le jeune entrepreneur agricole des débuts est devenu responsable d'une partie importante du fonctionnement de Diddly Squat, père de famille et personnalité publique, tout en restant le type qui regarde certaines décisions de son patron comme une offense personnelle à l'agronomie.
La série évite heureusement de transformer toute sa dernière ligne droite en rupture sentimentale. Les cultures continuent. Les animaux créent de nouveaux problèmes. La récolte finit par arriver. Cette continuité donne aux épisodes leur poids : une ferme ne suspend pas son calendrier parce qu'un membre de l'équipe traverse une période difficile.
Cinq saisons ont changé Clarkson, mais surtout changé ce que la série peut raconter
La première saison pouvait encore jouer sur la possibilité que Jeremy Clarkson abandonne après avoir découvert le prix réel de ses erreurs. Cette question n'existe plus vraiment. Diddly Squat, la série et les activités construites autour d'elle sont désormais installées. L'enjeu n'est plus de savoir s'il va devenir agriculteur.
Le meilleur futur possible pour Clarkson à la ferme se trouve donc probablement dans ce qu'elle montre déjà par intermittence : moins de recherche d'une nouvelle entreprise géante et davantage de conséquences. Que devient une méthode testée deux ans auparavant ? Une culture inhabituelle a-t-elle réellement été rentable ? Une machine coûteuse a-t-elle changé quelque chose ? Qu'arrive-t-il aux personnages quand une décision ancienne revient plusieurs saisons plus tard ?
C'est aussi ce qui distingue la série d'une simple collection de catastrophes rurales. Nous connaissons maintenant la ferme. Nous reconnaissons les bâtiments, les animaux, les champs et les gens. Une mauvaise récolte n'est plus un gag isolé : elle arrive après plusieurs années où l'on a vu exactement combien d'argent, de travail et d'espoir sont enterrés dans cette terre.
Clarkson attire toujours la caméra, évidemment. Mais après cinq saisons, le plus beau tour de la série est peut-être d'avoir fabriqué un monde dans lequel Jeremy Clarkson n'est plus la personne la plus intéressante à chaque minute.