Le noir et blanc n'est pas un filtre posé à la dernière minute
Le corpus critique converge presque immédiatement sur ce point : Spider-Noir a une gueule. Ars Technica salue sa photographie et son production design, The Guardian insiste sur l'assurance de son hommage au polar classique, tandis que RogerEbert.com décrit une série visuellement éclatante malgré ses irrégularités. Les onze nominations aux Emmy reçues depuis, notamment pour la photographie, les décors, les effets visuels, le son et la musique, ne sortent pas de nulle part.
Prime Video propose la saison en couleur et dans une version dite Authentic Black & White. La seconde est celle qui donne le plus de cohérence à l'ensemble. Les ombres deviennent plus dures, les sources lumineuses ressortent, la fumée et la pluie cessent d'être de simples accessoires de production. Certaines compositions semblent avoir été pensées autour de cette absence de couleur.
La version couleur reste très travaillée, avec une palette volontairement patinée. Elle révèle davantage les décors et les costumes ; elle rend aussi plus visible la part de pastiche. En monochrome, Spider-Noir peut parfois donner l'impression d'avoir trouvé une bobine Marvel oubliée au fond d'une cinémathèque. Presque.
Nicolas Cage fait du Nicolas Cage, mais le rôle sait quoi en faire
Ben Reilly est un détective privé fatigué, alcoolisé, bavard quand il ne faudrait pas et hanté par une ancienne vie de justicier. Le personnage permet à Nicolas Cage de passer d'une imitation assumée du détective hollywoodien à des ruptures comiques beaucoup plus étranges. Richard Roeper résume bien la difficulté : la performance change constamment de registre, parfois brillamment, parfois jusqu'au malaise.
C'est aussi le principal point de fracture du corpus. Ars Technica, TV Guide, The Guardian ou TheWrap voient dans Cage une grande partie du plaisir de la série. The A.V. Club considère au contraire ses imitations et ses maniérismes comme son défaut le plus gênant. The Hollywood Reporter se situe quelque part au milieu : le comédien finit par devenir réellement amusant lorsque la saison lui permet d'être plus bizarre, mais doit auparavant traverser une narration jugée beaucoup plus quelconque.
Cette exagération convient pourtant assez bien au monde qui l'entoure. Ben n'est pas traité comme un héros parfaitement cool. Il est usé, ridicule par moments, capable de redevenir terrifiant quelques secondes plus tard. Cage sait faire ces virages sans prévenir.
Les seconds rôles empêchent la série de devenir un one-man-show
Li Jun Li joue Cat Hardy avec suffisamment d'ambiguïté pour que le personnage ne soit pas réduit à la traditionnelle femme fatale, même si la série s'amuse évidemment avec cette silhouette. Lamorne Morris apporte davantage de mouvement à Robbie Robertson, journaliste et ami de Ben, tandis que Karen Rodriguez trouve rapidement sa place en Janet, secrétaire nettement moins passive que sa fonction pourrait le laisser penser.
Brendan Gleeson a le physique et l'autorité nécessaires pour Silvermane. C'est l'écriture de l'antagoniste qui convainc moins. Plusieurs critiques, dont IGN France et Screen Rant, relèvent des méchants moins intéressants que les interprètes chargés de leur donner du poids.
Le problème devient plus visible parce que Spider-Noir est très généreux en figures issues de la mythologie Marvel. Le plaisir de reconnaître une variation sur Flint Marko ou d'autres noms familiers ne suffit pas toujours à leur donner une trajectoire.
L'enquête fait le travail, rarement davantage
La première saison construit son intrigue comme un polar à tiroirs : Ben accepte ce qui ressemble d'abord à une affaire relativement ordinaire, Robbie poursuit ses propres pistes, Cat dissimule une partie de son jeu et la criminalité new-yorkaise révèle progressivement une dimension beaucoup moins ordinaire.
Le récit avance vite et sait distribuer révélations, bagarres et changements de perspective. Tom's Guide a notamment apprécié cette capacité à conserver une intrigue suffisamment mouvante pour nourrir le binge-watching. Le consensus très favorable de Rotten Tomatoes retient lui aussi l'efficacité du mélange entre enquête hard-boiled et énergie de comic book.
L'enthousiasme est moins uniforme lorsqu'on retire la mise en scène. The Hollywood Reporter reproche à la saison une narration générique entre ses meilleurs moments. The Playlist va beaucoup plus loin et considère que le projet reproduit le vieux problème des dérivés Spider-Man de Sony : croire qu'un personnage secondaire et une esthétique suffisent à porter une histoire entière.
La critique paraît sévère, mais elle touche quelque chose de réel. Spider-Noir surprend davantage par la manière dont il raconte que par ce qu'il raconte.
Le mélange des genres tient parce que personne ne cherche vraiment à le normaliser
Les meilleurs épisodes acceptent simultanément le polar, le super-héros, la comédie et quelques pointes d'horreur. La série ne semble pas particulièrement embarrassée lorsqu'un dialogue de détective des années 1930 débouche quelques minutes plus tard sur une manifestation de pouvoir impossible.
Cette absence de gêne est importante. Un projet plus prudent aurait probablement utilisé le noir comme décoration avant de revenir vers une série Marvel très standard dès que l'action commence. Spider-Noir continue au contraire de cadrer ses combats, ses déplacements et même ses effets spéciaux dans la grammaire visuelle qu'il s'est choisie.
Tout n'est pas subtil. Quelques références au cinéma classique insistent jusqu'à devenir des clins d'œil appuyés, et certains dialogues semblent aimer leur accent hard-boiled un peu plus que nécessaire. Le charme du projet vient aussi de là.
Une saison unique, désormais
La saison compte huit épisodes. Elle a obtenu 92 % d'avis critiques positifs sur Rotten Tomatoes à partir de plus d'une centaine de critiques et onze nominations aux Emmy 2026, plus que toute autre production Prime Video cette année-là.
Prime Video a pourtant annulé Spider-Noir début septembre après cette première saison. La décision ne modifie évidemment pas la qualité de ce qui existe, mais elle change la manière dont on peut désormais regarder l'ensemble : il ne s'agit plus du début d'une longue déclinaison télévisée, mais d'un objet fermé, bizarrement luxueux et assez difficile à confondre avec le reste du catalogue Marvel.