Dwight Manfredi est une idée de casting avant d'être un personnage de mafia
Tulsa King démarrait sur une idée presque trop évidente une fois trouvée : sortir Sylvester Stallone de l'univers dans lequel on attend Stallone. Dwight Manfredi a passé vingt-cinq ans en prison pour sa famille mafieuse new-yorkaise. À sa sortie, personne ne lui rend vraiment ce qu'il pense avoir gagné. On l'expédie à Tulsa. Le gangster old school découvre les smartphones, le cannabis légal, une ville sans structure mafieuse traditionnelle et des gens qui ne réagissent pas toujours à son autorité comme prévu.
La première saison tire énormément de plaisir de ce déplacement. RogerEbert.com et The Guardian relevaient déjà l'efficacité comique d'un Stallone utilisé comme homme hors du temps plutôt que comme simple machine à distribuer des coups. Dwight possède encore les réflexes du capo, mais le monde autour de lui a avancé sans demander sa permission.
Stallone comprend vite que le meilleur gag n'est pas de transformer Dwight en clown. Il conserve sa lenteur, sa voix, ses costumes, son goût des rapports de force et cette manière de regarder une absurdité moderne comme si elle constituait une attaque personnelle. Quelques secondes plus tard, il peut redevenir parfaitement dangereux.
Le royaume devient intéressant quand il cesse d'être seulement celui de Dwight
Tyson est probablement le personnage qui révèle le mieux ce que Tulsa King a fini par devenir. Il commence comme chauffeur opportuniste fasciné par l'argent et l'assurance du nouveau venu. Plus la série avance, plus sa proximité avec Dwight ressemble à une initiation dont personne ne maîtrise vraiment les conséquences. Dwight lui transmet ses codes, son vocabulaire et sa conception très particulière de la loyauté ; Tyson, lui, rappelle régulièrement qu'on ne fabrique pas un mafieux simplement en lui achetant un costume.
Bodhi apporte une autre résistance. Martin Starr reste formidable lorsqu'il doit observer les méthodes de Dwight avec l'air d'un homme qui ne comprend toujours pas comment son dispensaire l'a conduit à participer aux affaires d'une organisation criminelle. Mitch, Goodie, Joanne et Margaret prennent ensuite leur place autour de ce noyau. L'ensemble finit par ressembler beaucoup moins à une structure mafieuse crédible qu'à une famille recomposée ayant choisi le racket comme activité de groupe.
C'est une bonne nouvelle pour la série. Chaque fois que Tulsa King ralentit assez longtemps pour laisser deux de ces personnages parler, se moquer de Dwight, douter de lui ou simplement exister sans qu'un rival sorte une arme, elle trouve une chaleur que son intrigue criminelle seule ne pourrait pas produire.
Le problème, c'est que les intrigues n'ont pas la même fidélité que les personnages
La deuxième saison rend ce défaut beaucoup plus visible. Dwight développe ses affaires, de nouveaux adversaires arrivent, New York continue d'exister en arrière-plan et plusieurs conflits réclament simultanément de devenir la menace principale. Les critiques de Collider et Decider ont alors pointé un démarrage chargé et une tonalité qui tend davantage vers le complot criminel volontairement absurde que vers le véritable suspense mafieux.
Tulsa King aime installer un problème énorme puis découvrir quelques épisodes plus tard qu'elle préfère déjà le suivant. Certains fils se règlent vite. D'autres sont absorbés par une nouvelle guerre. Quelques personnages promettent un développement qui reste suspendu pendant que Dwight trouve encore un commerce à conquérir. La mécanique rappelle moins une grande fresque criminelle qu'une succession de situations permettant de réunir Stallone avec la prochaine forte personnalité du casting.
Étrangement, le défaut peut devenir une qualité quand la série assume cette logique. Dwight achète, menace, négocie, improvise. Le réalisme économique et criminel prend souvent la porte, mais l'épisode avance. Lorsque la série tente en revanche de donner à toutes ces opérations la gravité d'une stratégie digne du crime organisé, les raccourcis deviennent beaucoup plus difficiles à ignorer.
La saison 3 ajoute du bourbon, Robert Patrick et encore quelques assiettes à faire tourner
La troisième saison déplace une partie de l'empire vers le bourbon et oppose Dwight aux Dunmire. Robert Patrick constitue exactement le genre d'adversaire dont Tulsa King sait tirer quelque chose : présence instantanée, menace lisible, suffisamment de personnalité pour qu'une scène de dialogue ressemble déjà à un duel. Frank Grillo conserve parallèlement une place dans l'équation, Kevin Pollak ajoute une pression fédérale et la galerie continue de s'étendre.
Le corpus critique de lancement est globalement plus favorable à cette saison qu'aux hésitations de la précédente. Collider et ScreenRant ont notamment salué une tension accrue et la place donnée aux personnages. RogerEbert.com demeure plus réservé sur l'accumulation des intrigues et ce drôle d'équilibre entre polar et comédie, tout en constatant que le plaisir fondamental reste intact.
C'est bien le paradoxe. La série gagne des acteurs qu'on a envie de regarder, mais chaque arrivée réduit mécaniquement l'espace laissé aux autres. La troisième saison compte ainsi suffisamment de visages, de familles, de partenaires, d'agents et de concurrents pour alimenter une fiction beaucoup plus dense. Tulsa King préfère généralement les faire entrer dans l'orbite de Dwight.
L'arrivée de Samuel L. Jackson en fin de saison rend même visible la logique de franchise. Le personnage est aussi une porte vers une extension de cet univers. Là encore, le charisme permet de faire passer une opération industrielle qui serait beaucoup plus voyante avec des acteurs moins immédiatement amusants à voir se mesurer.
Dwight est un gangster que la série aime parfois un peu trop
Le point le plus fragile reste moralement assez simple. Tulsa King veut que Dwight puisse racketter, frapper, menacer et parfois tuer tout en conservant l'affection du spectateur. La solution consiste souvent à placer en face de lui quelqu'un de pire. Un commerçant qu'il intimide devient un ami. Ses actes violents visent régulièrement un adversaire plus cruel. Ses associés finissent par former une communauté qu'il protège.
Cette construction fonctionne grâce à Stallone, mais elle retire quelque chose au personnage. Dwight pourrait être plus intéressant si ses proches devaient plus souvent affronter le coût réel de son code. Tyson permet parfois d'ouvrir cette brèche. Sa fascination pour le mode de vie mafieux porte précisément la possibilité que l'héritage de Dwight ne soit pas seulement une belle histoire de transmission.
La série préfère cependant revenir assez vite vers son confort. Dwight commet une énormité, lâche une phrase, remet son costume et reprend la tête du groupe. On comprend pourquoi : le plaisir de Tulsa King repose en grande partie sur cette certitude.
Ce n'est pas un grand drame mafieux, c'est un excellent véhicule de star
Comparer Tulsa King aux grandes séries criminelles prestigieuses ne lui rend finalement pas service. Sa continuité est trop lâche, ses adversaires parfois trop fonctionnels et ses raccourcis trop nombreux. Elle ne semble d'ailleurs jamais très intéressée par l'idée de disséquer méthodiquement une organisation criminelle.
Son registre naturel est ailleurs : un western de gangster vieillissant, une comédie de décalage et une série de bande. Stallone arrive, regarde le nouveau monde avec irritation, rassemble des gens qui n'auraient jamais dû former une équipe et trouve une façon plus ou moins légale de transformer un nouveau problème en nouvelle entreprise. C'est léger, violent, parfois idiot et souvent très sympathique.
Trois saisons sont disponibles sur Paramount+ au moment de cette critique. Une quatrième saison est annoncée pour le 16 octobre 2026, avec Terence Winter de retour comme scénariste en chef et producteur exécutif. Le plus grand défi n'est probablement plus de prouver que Dwight peut construire un empire. Tulsa King l'a déjà fait plusieurs fois. Il faudra surtout empêcher cet empire de devenir tellement grand que sa drôle de petite famille disparaisse à l'intérieur.