Au commencement, une boucle presque parfaite

La première saison possède une qualité que Westworld aura ensuite beaucoup de mal à retrouver : ses mystères compliquent l'histoire sans encore l'éloigner de ses personnages. Dolores Abernathy se réveille chaque matin dans le même décor, Maeve rejoue une existence programmée au Mariposa et Bernard observe les hôtes avec cette bienveillance légèrement inquiétante qui finira par devenir essentielle au récit. Les répétitions sont à la fois un dispositif de science-fiction et une manière très concrète de raconter leur enfermement.

Les critiques de 2016 avaient immédiatement relevé la quantité d'idées entassées dans cette adaptation très libre du film de Michael Crichton : conscience artificielle, exploitation, violence, divertissement, mémoire, désir et responsabilité morale. The Guardian saluait déjà le mélange entre western et dystopie technologique, tandis que Vanity Fair voyait derrière un démarrage volontairement dense une série fascinante, magnifiquement interprétée et capable de devenir réellement troublante.

Ce qui empêche alors Westworld de devenir un simple exercice cérébral tient beaucoup à ses interprètes. Evan Rachel Wood laisse Dolores passer de l'innocence programmée au doute presque imperceptiblement. Thandiwe Newton donne à Maeve une trajectoire plus immédiatement viscérale. Jeffrey Wright joue Bernard avec une retenue idéale, et Anthony Hopkins peut transformer une conversation calme avec Robert Ford en menace métaphysique.

La saison 2 découvre que le labyrinthe peut aussi devenir une prison

Après l'insurrection finale de la première saison, Westworld ouvre ses portes. Les hôtes disposent davantage de liberté, d'autres parcs apparaissent et la série explore frontalement la possibilité de numériser la conscience humaine. L'ambition augmente encore.

Certaines heures justifient totalement ce choix. La saison contient plusieurs récits centrés sur un personnage ou une idée qui comptent parmi les épisodes les plus appréciés de toute la série. Bernard devient également un relais émotionnel particulièrement fort, coincé entre créateurs et créatures, souvenir et présent.

Mais la construction se fragmente. Vanity Fair défendait en 2018 une saison plus centripète et captivante malgré sa forme labyrinthique ; d'autres critiques relevaient déjà des problèmes de rythme et une chronologie devenue difficile à démêler. Metacritic résume bien cette réception : les performances, l'ambition et les thèmes restent très appréciés, tandis que la structure et la lisibilité divisent davantage.

Le problème n'est pas que Westworld demande de l'attention. C'est parfois qu'elle transforme cette attention en travail de décryptage.

Quitter Westworld change davantage que le décor

La troisième saison abandonne largement le parc pour révéler un monde extérieur gouverné par une autre forme de programmation. Les humains qui pensaient observer des machines enfermées dans des boucles découvrent que leurs propres vies sont prédites, classées et orientées par Rehoboam.

Sur le papier, le prolongement est logique. La question du libre arbitre sort enfin des laboratoires de Delos. Dolores ne cherche plus seulement à briser la cage des hôtes ; elle s'attaque au mécanisme qui enferme aussi les humains.

La réception critique devient pourtant beaucoup plus partagée. Vanity Fair estime que cette saison échange une partie de la mystique de la série contre une mécanique d'action plus conventionnelle. Metacritic montre le même écart : certains critiques apprécient une narration enfin plus nette, d'autres regrettent précisément que cette simplification retire à Westworld une partie de son identité.

Aaron Paul apporte avec Caleb une présence humaine utile à cette nouvelle configuration, mais la série ressemble désormais davantage à une grande dystopie cyberpunk qu'à cette étrange collision entre western, laboratoire et parc d'attractions qui la rendait immédiatement reconnaissable.

La quatrième saison revient vers ses propres fantômes

La dernière saison tente de rapprocher ces deux Westworld. Les premières heures reprennent la logique des boucles, des récits imposés et des réalités fabriquées tout en conservant l'échelle mondiale introduite auparavant. Vanity Fair y voit un modèle amélioré après la saison 3, plus cohérent et plus proche des obsessions qui avaient rendu la série passionnante.

L'A.V. Club fait un constat comparable au début de la saison : après deux années où le récit ressemblait parfois davantage à un puzzle qu'à une histoire, Westworld retrouve une forme de lisibilité et recycle intelligemment certains motifs de ses débuts. Cette répétition est d'ailleurs parfaitement adaptée à une série qui n'a jamais cessé de parler de boucles.

Le résultat reste inégal. Les personnages sont dispersés, les identités deviennent interchangeables et les questions de copie, de simulation ou de temporalité continuent d'exiger beaucoup du spectateur. Mais il y a de nouveau une émotion derrière la mécanique, particulièrement dans les trajectoires de Christina, Caleb, Maeve et William.

Des personnages pris dans les concepts

Dolores et Maeve représentent les deux grandes réponses de Westworld à la même question. La première cherche longtemps à libérer une espèce entière, quitte à imposer sa propre vision. La seconde ramène presque toujours le conflit à quelque chose de plus intime : retrouver une personne aimée, protéger une mémoire, choisir ce qui mérite d'être conservé.

Bernard occupe une position différente. Son existence même brouille la frontière entre créateur et création, tandis que William devient progressivement l'expérience inverse : un humain obsédé par la recherche d'une vérité fondamentale jusqu'à finir prisonnier de sa propre conception du jeu.

Ces trajectoires fonctionnent mieux lorsque le concept révèle quelque chose du personnage. Elles deviennent plus froides lorsque le personnage semble uniquement présent pour expliquer une nouvelle variante du libre arbitre.

Une série terminée avant sa véritable fin

La quatrième saison s'achève le 14 août 2022 sur une conclusion suffisamment circulaire pour pouvoir être interprétée comme une fin, mais Jonathan Nolan et Lisa Joy envisageaient explicitement une cinquième et dernière saison. HBO annule Westworld en novembre 2022.

Cette information modifie forcément le regard porté sur les derniers épisodes. La série revient symboliquement vers son point de départ et prépare un ultime test, mais celui-ci ne sera jamais montré. Ce n'est donc pas seulement une fin ouverte choisie pour conserver du mystère : une partie du récit prévu manque réellement.

Westworld reste malgré cela difficile à réduire à sa baisse de régime. Peu de séries de cette ampleur ont consacré autant d'énergie à la conscience, au déterminisme et au rapport entre récit et identité tout en conservant une telle ambition visuelle.

Elle demandait souvent au spectateur de trouver le centre du labyrinthe. À certains moments, les auteurs semblaient le chercher eux aussi.