Soixante-dix ans de blessures constituent finalement un dossier assez solide

L'idée vient avec une évidence presque insultante. Vil Coyote commande depuis des décennies des fusées, aimants, explosifs, ressorts et autres inventions ACME qui finissent presque systématiquement dans sa propre figure. Pourquoi n'a-t-il jamais demandé le remboursement ?

Samy Burch transforme cette plaisanterie, elle-même issue du texte de Ian Frazier publié dans The New Yorker en 1990, en point de départ judiciaire. Le Coyote engage Kevin Avery, avocat d'accidents incarné par Will Forte, et débarque avec des années de preuves littéralement carbonisées. Il ne parle pas. Les pancartes suffisent.

Le film comprend surtout que le changement de perspective ne doit pas absoudre son héros de sa folie. Vil Coyote n'est pas soudainement une pauvre victime raisonnable dont toute la carrière aurait été détruite par un fabricant irresponsable. Il reste un prédateur prêt à commander une fusée pour se propulser sur une autoroute si cela peut lui permettre d'approcher Bip Bip. ACME a simplement trouvé le client idéal.

Cette nuance évite au concept de s'écraser immédiatement. L'échec des produits est réel, mais l'utilisateur est également Vil Coyote. C'est déjà plus amusant qu'un procès où l'on saurait exactement qui a tort.

Will Forte joue le désespoir, John Cena joue le costume

Kevin Avery est conçu comme un type que même Saul Goodman pourrait trouver un peu triste. Son cabinet récupère des dossiers minuscules, recherche les règlements rapides et ne semble pas avoir beaucoup d'appétit pour le combat judiciaire historique que Vil Coyote vient déposer dans son bureau.

Will Forte joue cette médiocrité avec suffisamment de sérieux pour que le personnage ne se transforme pas en caricature avant même que les cartoons entrent en scène. Il possède le bon visage pour recevoir une catastrophe. Il regarde régulièrement ce qui vient de se produire avec une expression où l'on peut lire qu'il sait déjà que la catastrophe suivante sera plus chère.

John Cena prend le chemin inverse avec Buddy Crane, avocat d'ACME et ancien rival de Kevin. Costume impeccable, sourire de publicité, assurance physique beaucoup trop importante pour une salle d'audience : Cena comprend qu'il n'a aucune raison de rivaliser avec Daffy Duck sur le terrain de l'agitation. Il reste droit.

Une partie des critiques s'est montrée plus sévère envers ces personnages humains, jugés minces à côté de leurs partenaires animés. C'est vrai sur le papier. Lana Condor, en nièce et assistante de Kevin, possède davantage d'énergie que d'arc dramatique, et Kevin suit une trajectoire de reprise de confiance assez prévisible. Pourtant, les acteurs offrent au film une surface stable sur laquelle les Looney Tunes peuvent rebondir.

Les Looney Tunes sont distribués comme des acteurs, pas convoqués comme des mascottes

C'est probablement la meilleure décision de Dave Green. Les personnages ne débarquent pas tous dans la même pièce parce que le logo Looney Tunes exige une photo de groupe. Ils occupent des fonctions qui ressemblent à leurs personnalités.

Foghorn Leghorn devient le patron grandiloquent d'ACME. Bugs Bunny peut fonctionner comme une source qui sait toujours une chose de plus que les autres. Daffy arrive avec toute l'énergie catastrophique nécessaire pour faire dérailler une scène. Titi peut être interrogé par John Cena sans qu'une explication soit nécessaire pour comprendre pourquoi l'image est drôle.

Le film évite ainsi une partie du problème des grands rassemblements de licences où chaque personnage attend son tour pour prononcer sa réplique reconnaissable. Les références existent par dizaines, évidemment, mais elles sont généralement intégrées au monde au lieu de devenir l'unique justification d'une scène.

Eric Bauza assure une quantité impressionnante de voix sans transformer l'ensemble en démonstration. Le film accepte simplement que ces personnages vivent ici. Un juge peut examiner le témoignage d'un canari. Un coq peut administrer une multinationale. Personne n'a besoin de regarder la caméra pour expliquer le concept.

Quand la mécanique se met à exploser, le film retrouve vraiment Chuck Jones

Les meilleurs moments ne viennent pourtant ni des références ni des dialogues. Ils apparaissent lorsque le film reprend la logique fondamentale du cartoon : une idée mécanique extrêmement simple, une préparation excessivement compliquée et une conclusion qui frappe toujours la mauvaise personne.

L'ouverture consacrée à une nouvelle poursuite entre Vil Coyote et Bip Bip possède exactement cette efficacité. Chaque objet semble pouvoir fonctionner pendant quelques secondes, juste assez longtemps pour que la prochaine conséquence soit encore plus douloureuse. Aimants, chaussures propulsées et trajectoires impossibles retrouvent cette géométrie où le spectateur comprend le désastre une demi-seconde avant le personnage.

Dave Green est moins convaincant lorsqu'il tente de conserver cette énergie à l'intérieur du récit classique d'un long métrage. Les cartoons de Chuck Jones vivaient du refus de progression. Le même prédateur échouait, l'écran pouvait devenir noir, puis tout recommençait. Coyote vs. Acme doit au contraire expliquer, développer, révéler un complot et faire évoluer son avocat.

Ce conflit entre répétition et progression est presque impossible à résoudre complètement. Le film y arrive assez souvent pour rester drôle. Il n'y arrive pas assez souvent pour être aussi sauvage que ses modèles.

Le procès était suffisant, la conspiration ACME l'est moins

La première moitié possède un objectif clair : démontrer qu'ACME savait ce qu'elle vendait et déterminer si le Coyote peut réellement réclamer réparation après avoir utilisé toutes ces inventions dans le but assez explicite de tuer un oiseau.

Puis l'entreprise devient davantage qu'un fabricant irresponsable. Les documents cachés s'accumulent, les intentions deviennent plus sinistres et l'histoire cherche progressivement la forme d'un véritable complot industriel. C'est là que RogerEbert.com, Screen Daily et Variety, malgré des appréciations globales très différentes, identifient tous une version du même problème : le mécanisme narratif prend trop de temps.

Le film n'a pas besoin de transformer Foghorn Leghorn en David contre Goliath inversé pour que la satire fonctionne. Une société vendant consciemment des produits absurdes à quelqu'un qui revient chaque semaine malgré ses fractures suffisait déjà à raconter beaucoup de choses sur la consommation, la responsabilité et le pouvoir des entreprises.

Plus l'intrigue explique pourquoi ACME est réellement mauvaise, moins elle est drôle. Une enclume défectueuse est une accusation plus élégante qu'un dossier secret.

Le principal effet spécial reste inégal

Le mélange d'animation et d'image réelle invite forcément une comparaison que peu de films ont intérêt à provoquer : Qui veut la peau de Roger Rabbit. Coyote vs. Acme ne gagne pas ce duel. Il n'a ni la cohérence visuelle ni la sensation tactile qui permettaient aux personnages de Robert Zemeckis de sembler réellement occuper le plateau.

Ici, les Looney Tunes oscillent entre plusieurs traitements. Certains plans préservent très bien leurs silhouettes et leur expressivité. D'autres leur donnent un volume numérique légèrement gonflé, une manière étrange d'attraper la lumière ou une texture qui rappelle soudain qu'ils sont superposés à des acteurs.

The A.V. Club fait partie des critiques qui ont relevé cette fragilité tout en saluant les effets lorsque le film se concentre sur le slapstick. La distinction est importante. Un modèle de personnage peut paraître maladroit dans un dialogue et devenir parfait une seconde plus tard lorsqu'il traverse un mur.

Les Looney Tunes ont toujours mieux supporté la destruction que l'immobilité.

La vraie histoire de sauvetage ajoute une couche que le scénario n'avait pas prévue

Impossible de regarder le procès contre ACME sans connaître l'itinéraire du film lui-même. Terminé puis abandonné par Warner Bros. Discovery, Coyote vs. Acme a passé plusieurs années dans la position absurde d'une œuvre achevée que son propriétaire ne souhaitait pas montrer. Ketchup Entertainment a finalement acquis les droits et l'a sorti en salles en août 2026.

Le parallèle avec l'histoire devient presque trop parfait : un personnage indestructible se retourne contre une entreprise géante qui considère ses dégâts comme une ligne comptable. Le scénario ne pouvait évidemment pas prévoir avec cette précision ce qui arriverait au film qui le portait.

Cette histoire ne doit pas servir d'excuse critique. Une œuvre sauvée n'est pas automatiquement une bonne œuvre. Variety et Screen Daily ont d'ailleurs rappelé utilement que le triomphe de son existence ne transforme ni ses longueurs ni ses gags les moins réussis en qualités cachées.

Mais elle ajoute quelque chose au thème de l'échec. Vil Coyote n'est intéressant que parce que l'univers lui répète sans cesse qu'il devrait abandonner et qu'il revient malgré tout avec un nouveau plan. Cette fois, son film a fait la même chose.

103 minutes, c'est long pour un personnage qui maîtrise si bien sept minutes

La durée reste le problème structurel le plus simple. Vil Coyote et Bip Bip appartiennent à une forme conçue autour de la concentration absolue. Pas de psychologie nécessaire, presque aucun dialogue, aucune intrigue secondaire : seulement une idée, un piège et les lois de la physique qui attendent leur moment.

Coyote vs. Acme doit remplir un long métrage sans simplement aligner quinze cartoons. Il construit donc un avocat, une nièce, un rival, un procès, une enquête et une entreprise maléfique. Certains de ces ajouts fonctionnent très bien. Ensemble, ils produisent inévitablement des passages où le film explique alors qu'on préférerait voir quelque chose tomber du ciel.

Brian Tallerico l'a relevé dans sa critique très favorable pour RogerEbert.com, tandis que les avis plus réservés du Guardian, de Variety et de Screen Daily en font un défaut plus central. La différence tient surtout au niveau de tolérance pour le dispositif judiciaire entre deux explosions.

Lorsque le film retrouve Vil Coyote face à un problème qu'il peut résoudre de la pire manière imaginable, tout va bien.

Le perdant le plus obstiné du cinéma obtient enfin quelque chose qui ressemble à une victoire

Le scénario prend un risque en donnant une émotion réelle à un personnage historiquement défini par son incapacité à comprendre que la poursuite est perdue. Il aurait été facile de transformer le Coyote en adorable victime et de gommer le prédateur obsessionnel.

Le film conserve heureusement son absurdité. Vil Coyote peut souffrir du système ACME et continuer à vouloir attraper Bip Bip. Les deux idées ne s'annulent pas. Sa persévérance devient touchante précisément parce qu'elle reste complètement déraisonnable.

C'est aussi le moment où l'histoire de Kevin Avery trouve enfin son utilité. L'avocat et son client sont deux versions très différentes du même perdant : l'un a cessé d'essayer, l'autre semble biologiquement incapable de le faire.

Le film n'a pas retrouvé toute la brutalité, la précision ou l'élégance des meilleurs courts de Chuck Jones. Il possède toutefois suffisamment de vraies idées pour éviter de ressembler à un produit ACME fabriqué uniquement parce que le logo était disponible. Après tout ce parcours, c'était le minimum. C'est aussi largement assez.