Refn revient exactement là où on l'attend
Une métropole noyée dans la brume. Des couloirs immenses. Des visages figés dans des aplats de rouge, de bleu et de violet. Des personnages qui semblent parler depuis un autre niveau de réalité.
Il suffit de quelques minutes pour reconnaître Nicolas Winding Refn.
Her Private Hell marque son retour au long métrage dix ans après The Neon Demon, mais il ne cherche absolument pas à séduire les spectateurs qui auraient espéré un nouveau Drive. Le cinéaste reprend plutôt le chemin de Only God Forgives, Too Old to Die Young et Copenhagen Cowboy : narration fragmentée, durée étirée, violence ritualisée et image pensée comme une succession de tableaux.
Cette cohérence possède quelque chose d'admirable. Refn ne revient pas en essayant de suivre ce qui s'est passé pendant son absence. Il revient comme si le reste du cinéma avait continué sans lui et que cela ne l'intéressait pas vraiment.
Une ville qui ressemble à une installation d'art contemporain
Magnus Nordenhof Jønck photographie le film comme un espace mental avant de le traiter comme un lieu réel.
L'hôtel où se retrouve Elle, interprétée par Sophie Thatcher, paraît trop grand pour les gens qui l'occupent. Les couloirs avalent les silhouettes. Les boîtes de nuit semblent vides même lorsqu'elles sont habitées. La ville entière donne l'impression d'avoir été construite après la disparition de sa population.
Refn utilise toujours les couleurs comme des panneaux émotionnels plutôt que comme un éclairage naturel. Le rouge annonce une menace, le bleu transforme les corps en sculptures, le violet place les personnages dans un espace qui n'appartient déjà plus tout à fait au réel.
Sur ce terrain, Her Private Hell reste impressionnant. On peut reprocher beaucoup de choses à Refn, mais il possède encore une capacité rare à produire une image immédiatement identifiable sans avoir besoin de signer le coin du cadre.
Sophie Thatcher doit jouer dans le froid
Elle cherche son père tandis qu'une mystérieuse brume enveloppe la ville. Cette intrigue pourrait laisser attendre un thriller relativement classique.
Refn n'en fait rien de tel.
Sophie Thatcher joue très souvent dans la retenue, parfois presque dans l'immobilité. Ses regards, sa posture et sa présence comptent davantage que les informations qu'elle livre. Cette direction correspond parfaitement au dispositif, mais elle limite aussi ce que l'actrice peut construire émotionnellement.
Thatcher reste magnétique parce que le cadre aime son visage et parce qu'elle sait donner du poids à un silence. Le personnage lui-même demeure beaucoup plus difficile à saisir.
Kristine Froseth, Havana Rose Liu et les autres figures féminines du film évoluent dans le même univers de désir, de rivalité et de représentation. Elles sont magnifiques à regarder, parfois drôles ou inquiétantes, mais rarement autorisées à devenir aussi complexes que l'imagerie qui les entoure.
Charles Melton habite un autre film
L'autre ligne narrative suit Private K, soldat américain interprété par Charles Melton, à la recherche de sa fille.
Le film glisse alors vers un Japon d'après-guerre qui paraît émerger de la mémoire plutôt que de l'Histoire. Les rues, les combats et les rencontres ressemblent à un mélange de film de samouraï, de mélodrame, de pulp et de cauchemar.
Melton possède la présence physique nécessaire à ce personnage taciturne. Il traverse les décors comme une silhouette issue d'une affiche ancienne, davantage archétype qu'homme pleinement défini.
La séparation entre cette quête et celle d'Elle crée d'abord une réelle curiosité. On attend le moment où les deux mouvements vont se réfléchir ou se percuter.
La jonction reste cependant plus thématique que dramatique. Elle peut fonctionner si l'on accepte le film comme un rêve sur les pères, les filles, la culpabilité et la peur de la perte. Elle est beaucoup moins satisfaisante si l'on attend que le récit transforme ces deux lignes en mécanique narrative précise.
Pino Donaggio est presque le véritable protagoniste
La plus grande réussite de Her Private Hell n'est peut-être pas visuelle.
À 84 ans lors de la production, Pino Donaggio apporte au film une musique qui convoque autant le mélodrame que le giallo et le cinéma de Brian De Palma.
Ses cordes donnent du mouvement aux images lorsque Refn refuse volontairement d'en donner à ses personnages. Elles créent une émotion que le scénario laisse souvent hors champ.
C'est parfois paradoxal : la musique semble raconter une tragédie immense alors que les dialogues restent volontairement artificiels et distants. Mais cette friction est aussi l'une des raisons pour lesquelles le film ne devient jamais complètement inerte.
Plusieurs critiques ont justement identifié la partition comme l'un de ses éléments les plus forts. Elle maintient une tension et une ampleur que la narration seule aurait du mal à conserver pendant près de deux heures.
Le style commence parfois à ressembler à une citation de lui-même
Le problème n'est pas que Her Private Hell ressemble à un film de Nicolas Winding Refn. Ce serait une accusation assez étrange à adresser à un auteur aussi identifiable.
Le problème apparaît lorsque certaines images donnent l'impression de ne plus évoluer.
Les néons, les femmes transformées en icônes, les hommes taciturnes, les clubs presque vides, la violence interrompant de longues périodes de silence : tout cela a déjà produit une énergie très particulière dans Only God Forgives, The Neon Demon ou Copenhagen Cowboy.
Ici, ces motifs peuvent sembler moins révélés que répétés.
La différence est importante. Une signature devient passionnante lorsqu'elle permet à un cinéaste de regarder quelque chose de nouveau. Elle devient une formule lorsqu'elle finit par regarder principalement ses propres films.
La lenteur n'est pas le défaut, mais elle finit par révéler les vides
Qualifier Her Private Hell de lent ne suffit pas vraiment à le critiquer. La lenteur est le langage du film.
Refn laisse les personnages entrer dans le cadre, s'arrêter, regarder, attendre puis parler après une pause qui, chez un autre réalisateur, aurait été coupée au montage.
Cette durée transforme certaines séquences en cérémonies. Lorsqu'un mouvement, une violence ou un changement de lumière intervient enfin, il prend une importance disproportionnée.
Mais la même méthode devient beaucoup plus fragile lorsque les personnages ne contiennent pas suffisamment de matière. Certaines scènes paraissent alors mystérieuses parce qu'elles retardent l'information, pas nécessairement parce qu'elles cachent quelque chose de profond.
C'est probablement la ligne de fracture principale du film : certains spectateurs verront dans ces espaces un terrain pour l'interprétation. D'autres n'y verront que du vide superbement éclairé.
Un film beaucoup plus triste que violent
Refn a souvent été associé à une violence spectaculaire et sexualisée. Her Private Hell est étrange parce que cette violence existe encore, mais elle n'est plus forcément le centre émotionnel du dispositif.
Sous la surface de cuir, de brume et de lumière artificielle apparaît quelque chose de beaucoup plus mélancolique : la peur de perdre un enfant, de ne plus pouvoir le protéger et de laisser derrière soi un monde devenu incompréhensible.
Le réalisateur a relié publiquement le film à l'expérience d'une grave opération cardiaque et à sa propre proximité avec la mort. Ce contexte n'explique pas automatiquement chaque symbole, mais il éclaire la place inhabituelle prise par la filiation et la séparation dans son nouveau récit.
Her Private Hell devient alors plus intéressant lorsqu'on cesse d'essayer de résoudre son intrigue comme une énigme et qu'on le regarde comme la matérialisation d'une peur.
Magnifique, exaspérant, parfois les deux dans le même plan
La réception critique très divisée du film n'a rien de surprenant.
Certains critiques ont défendu son caractère hypnotique, son audace et la performance de Thatcher. D'autres y voient un catalogue des obsessions de Refn devenu creux, ou une succession de tableaux somptueux sans personnages capables de les habiter.
Les deux lectures peuvent presque coexister.
Her Private Hell est bien un objet de cinéma singulier. Il est également répétitif, distant et parfois laborieux. Sa beauté n'efface pas ses faiblesses narratives ; ses faiblesses narratives n'effacent pas non plus l'évidence qu'un auteur contrôle chaque centimètre de son cadre.
À 6 sur 10, il reste difficile à recommander comme un simple thriller de science-fiction. Comme expérience de mise en scène, il possède pourtant suffisamment de moments magnifiques, étranges et franchement inexplicables pour rappeler pourquoi un nouveau Nicolas Winding Refn demeure un événement.