Six films après la première silhouette rouge apparue derrière Patrick Wilson, Insidious se retrouve devant un problème classique de série horrifique : son langage est désormais si identifiable qu'une nouvelle variation peut être reconnue avant même qu'elle ait commencé. Le violon strident, le visage caché dans un arrière-plan, la plongée dans le Lointain, l'expert paranormal qui arrive pour expliquer les règles : tout cela appartient autant à l'identité de la saga qu'à ses limites.
L'invasion du lointain essaie pourtant de déplacer plusieurs pièces. Les Lambert ont laissé la place à Gemma, mère célibataire interprétée par Amelia Eve, et à sa fille Maya. Gemma possède surtout un don qui pourrait modifier toute la géographie de la franchise : elle ne voyage pas seulement dans le Lointain, elle peut en ramener des choses.
Une très bonne idée qui paraît immédiatement plus grande que le film
Sur le papier, la proposition est idéale pour un sixième épisode. Jusqu'ici, le Lointain était surtout un territoire dans lequel les vivants s'aventuraient à leurs risques et périls. En permettant à Gemma d'effectuer le trajet inverse avec ses habitants, Jacob Chase transforme potentiellement ce purgatoire privé en menace physique pour le monde réel.
Le film en tire quelques visions mémorables mais beaucoup moins de conséquences qu'on pourrait l'espérer. L'invasion promise reste concentrée autour de Gemma, de sa maison et d'une poignée d'espaces familiers. Au lieu d'agrandir véritablement l'univers d'Insidious, le scénario finit donc par ramener sa grande idée vers une structure de hantise très classique.
Ce décalage entre la promesse et l'échelle réelle du récit revient régulièrement dans les critiques du film. Il explique une partie de la frustration : le concept possède l'énergie d'un épisode qui voudrait casser les murs, tandis que le scénario continue de se comporter comme s'il craignait de quitter la maison.
Jacob Chase est plus convaincant lorsqu'il met en scène que lorsqu'il explique
La bonne nouvelle est que plusieurs scènes rappellent pourquoi Insidious a survécu aussi longtemps. Chase possède un vrai goût pour les espaces familiers qui cessent progressivement d'obéir à une logique normale.
Le passage du fort de coussins est probablement l'exemple le plus évident. Un refuge d'enfant bascule vers une architecture presque liminale, avec des volumes qui paraissent soudain trop longs, des ouvertures qui ne devraient pas mener là où elles mènent et cette sensation très Insidious qu'une pièce supplémentaire vient de se glisser à l'intérieur de la maison.
Cette manière de déformer un environnement domestique fonctionne mieux que la plupart des explications mythologiques du film. Elle produit de l'angoisse avant même qu'une créature apparaisse, simplement parce que l'espace n'est plus digne de confiance.
Le cabinet dentaire donne au film son idée la plus méchamment concrète
Gemma travaille dans le domaine dentaire, et le scénario aurait pu se contenter d'utiliser cette profession comme une ligne de dialogue destinée à donner l'illusion d'une vie quotidienne. Chase comprend heureusement que personne n'a jamais demandé au cinéma d'horreur d'être raisonnable lorsqu'il possède des instruments métalliques, des dents et une bouche ouverte sous une lampe clinique.
Les séquences dentaires comptent parmi les moments les plus fréquemment salués du corpus critique. Elles ont une qualité physique que le reste du film ne possède pas toujours. Le son de grattements et de matières organiques devient presque plus important que ce que l'image montre.
C'est également là que le classement relativement sage du film devient une contrainte intéressante plutôt qu'un frein. Sans pouvoir s'abandonner à un gore extrême, Chase travaille davantage sur l'anticipation et le dégoût. Une bouche devient soudain un espace horrifique suffisant à elle seule.
Amelia Eve hérite d'un personnage plus intéressant que son scénario
Le remplacement des Lambert aurait pu être brutal. Amelia Eve permet au film de passer cet obstacle assez facilement. Gemma possède la fatigue nerveuse d'une mère qui essaie de ne pas transmettre ses propres blessures à sa fille, et l'actrice évite de transformer ce motif en simple collection de crises paniquées.
Le problème est ailleurs : le film affirme régulièrement que Gemma possède un pouvoir exceptionnel, puis la maintient pendant une grande partie du récit dans une position étonnamment passive. Elle découvre, subit, doute, se réveille après des absences et attend souvent que quelqu'un d'autre lui explique ce qui lui arrive.
La contradiction est frustrante. Introduire une héroïne capable de modifier les règles du Lointain devrait naturellement changer le rapport de force. Le scénario conserve pourtant longtemps une structure où cette puissance ressemble davantage à une vulnérabilité supplémentaire qu'à un outil dramatique.
La relation mère-fille reste trop souvent une fonction du scénario
L'idée du traumatisme transmis d'une génération à l'autre constitue le cœur émotionnel déclaré du film. Gemma revient dans la maison de son enfance, vit encore avec les conséquences de ce qui est arrivé à sa propre mère et craint de reproduire les mêmes erreurs avec Maya.
Tout est en place pour que le fantastique et le familial se contaminent mutuellement. C'est exactement le territoire que les meilleurs Insidious connaissent bien : les démons fonctionnent parce qu'ils trouvent déjà une fissure dans une famille.
Ici, le thème reste malheureusement plus expliqué que vécu. Maya demeure longtemps en périphérie de l'action avant que le scénario ait besoin d'elle pour augmenter l'enjeu du climax. La détérioration de la relation mère-fille manque alors d'étapes intermédiaires et le dernier acte doit accélérer une émotion qu'il aurait fallu installer beaucoup plus tôt.
Cyrus est une bonne créature coincée dans une mythologie bavarde
Sam Spruell donne à Cyrus quelque chose de précieux : une présence. Son allure, sa manière d'occuper l'espace et une certaine théâtralité permettent au nouveau démon de ne pas immédiatement disparaître derrière les figures déjà célèbres de la saga.
Le choix d'en faire une sorte de gourou du Lointain, entouré de fidèles, ouvre également une piste visuelle intéressante. Le mal n'est plus seulement une silhouette isolée dans l'obscurité ; il possède une forme de communauté.
Mais plus le film explique Cyrus, son projet et les nouvelles règles du passage entre les mondes, plus la peur perd de son opacité. Insidious a toujours eu une mythologie très explicite, mais cette mythologie était plus efficace lorsqu'elle servait de cadre aux cauchemars plutôt que de moteur à exposition.
Le retour d'Elise fonctionne mieux comme présence que comme nécessité
Lin Shaye reste l'un des visages les plus précieux de la franchise. Quelques secondes suffisent pour retrouver le mélange de douceur, de détermination et de familiarité qui a transformé Elise Rainier en véritable fil rouge d'Insidious.
Son retour pose néanmoins une question que le film ne résout pas complètement : si l'objectif est d'installer Gemma et une nouvelle génération de personnages, combien de temps peut-on continuer à utiliser Elise comme certificat d'authenticité ?
Sa présence est relativement limitée. C'est peut-être préférable à un film qui aurait entièrement reposé sur la nostalgie, mais cela souligne aussi le caractère fonctionnel de plusieurs ponts avec les anciens épisodes.
Les apparitions de créatures déjà connues suivent parfois la même logique. Elles récompensent immédiatement le spectateur capable de les identifier, sans toujours enrichir la scène dans laquelle elles apparaissent.
Le film reste néanmoins un train fantôme efficace par intermittence
Le corpus critique est particulièrement divisé sur ce point. Certains y voient l'un des épisodes les plus divertissants depuis longtemps, d'autres une répétition sans joie d'une formule épuisée. Les deux lectures peuvent presque coexister, parce que le film fonctionne beaucoup mieux scène par scène que comme récit complet.
Une porte, un couloir ou un bruit mal placé peuvent encore produire une réaction immédiate. Le montage sait brutalement casser un plan, les arrière-plans cachent parfois juste assez d'informations et Joseph Bishara reste associé à une identité sonore qui n'a besoin que de quelques notes agressives pour annoncer le danger.
Ce plaisir est réel. Il est aussi ponctuel.
Entre deux bonnes trouvailles, le récit revient à une succession très reconnaissable de cauchemars, exposition, crise familiale, nouvelle manifestation et préparation du prochain passage dans le Lointain.
Le troisième acte révèle les limites de cette nouvelle direction
À mesure que Cyrus se rapproche et que Gemma comprend mieux son pouvoir, le film devrait logiquement devenir plus étrange. Il devient surtout plus occupé.
Les règles, les personnages secondaires et les clins d'œil à la saga se superposent à un rythme qui laisse moins de place à la peur. Le spectaculaire augmente, mais la sensation d'inconnu diminue.
C'est là que le titre devient presque ironique. Le Lointain sort bien de ses frontières, mais la mise en scène paraît moins inquiétante dès qu'elle doit montrer cette invasion de manière frontale. Le film est meilleur quand il suggère qu'une chose impossible se trouve dans la pièce d'à côté que lorsqu'il organise une confrontation plus classique.
Un sixième épisode suffisamment vivant pour éviter l'autopsie
L'invasion du lointain n'est ni la renaissance spectaculaire annoncée par ses idées les plus ambitieuses, ni le désastre terminal décrit par ses critiques les plus sévères.
Jacob Chase trouve suffisamment de matière visuelle pour rappeler qu'Insidious possède encore une personnalité distincte au sein de l'horreur de studio. Les meilleurs passages sont sales, tactiles, parfois presque absurdes dans leur cruauté, et cette combinaison convient parfaitement à la série.
Ce qui manque est une histoire capable d'être aussi aventureuse que ces scènes.
Le nouveau pouvoir de Gemma, Cyrus et l'idée d'un Lointain qui déborde dans le réel donnent l'impression d'une saga prête à changer d'échelle. Le film choisit finalement de préserver la structure qui l'a amenée jusqu'ici.
À six épisodes, cette prudence peut encore produire un divertissement correct. Elle ne suffit plus à rendre chaque retour derrière la porte rouge indispensable.