Un candide qui ne doit pas devenir une mascotte
Justin entre dans la guerre avec un handicap qui devient immédiatement le moteur du film : il ne comprend pas le monde dans lequel on vient de le jeter. Paysan peu instruit, arraché à sa ferme et envoyé combattre des hommes qu'il n'a jamais vus, il pose des questions tellement élémentaires qu'elles finissent par rendre absurdes les réponses des autres.
C'est un terrain dangereux pour Alban Ivanov. Il aurait été très facile de transformer Justin en grand enfant sympathique, réservoir de bons mots chargé d'adoucir les tranchées. Sa performance tient justement parce qu'elle conserve quelque chose de plus rugueux. Justin est naïf, pas vide. Il a peur, il se trompe, il raisonne avec le peu qu'il connaît et s'accroche à une logique qui devient progressivement politique sans qu'il se transforme soudain en théoricien.
Le changement de registre d'Ivanov est l'une des réussites les plus régulièrement relevées autour du film, et l'acteur ne cherche pas à prouver qu'il sait être sérieux à chaque plan. Quelques réflexes comiques subsistent. Ils appartiennent au personnage avant d'appartenir à l'humoriste.
Basile change réellement le mouvement du film
La rencontre avec Basile évite surtout que Justin le Juste se réduise au parcours édifiant d'un innocent qui découvre seul la conscience. Birane Ba apporte une présence plus posée, une expérience de la guerre et des rapports de pouvoir que Justin ne possède pas. Leur duo donne au récit sa meilleure circulation entre humour, inquiétude et fraternité.
La différence entre les deux hommes n'est pas décorative. Justin doit apprendre à regarder Basile autrement que par les catégories grossières avec lesquelles il arrive au front. Basile, lui, doit composer avec un homme qui ignore presque tout mais qui n'a pas encore appris à trouver normales les contradictions de l'institution militaire.
Le film est moins subtil lorsqu'il entreprend d'expliquer ce que cette relation signifie. L'amitié fonctionne avant le commentaire. À plusieurs reprises, Barbier a pourtant tendance à souligner l'évidence morale de situations dont les acteurs avaient déjà fait le travail.
La boue est plus convaincante que les grands discours
Thierry Arbogast photographie la guerre dans une palette volontairement désaturée, tandis que les costumes et les décors refusent l'impression de reconstitution fraîchement sortie de l'atelier. Le travail de fabrication documenté autour du film se voit à l'écran sans devenir une visite guidée de la production : tissus patinés, silhouettes sales, villages fatigués, champs de bataille que l'eau et la terre rendent physiquement hostiles.
Éric Barbier filme alors Justin à hauteur d'homme. La guerre reste suffisamment vaste pour l'écraser, mais la caméra ne transforme pas constamment cette disproportion en spectacle. Une attaque, une fuite ou un corps épuisé suffisent souvent davantage que les dialogues à rappeler ce qui sépare l'idée patriotique de son application concrète.
C'est également là que la fantaisie du film trouve son meilleur équilibre. Certaines situations sont improbables, parfois presque burlesques, mais elles se déroulent dans un environnement qui ne cesse jamais complètement d'être dangereux. Le sourire n'annule pas la violence.
Puis la fable veut démontrer sa propre morale
La première partie possède quelque chose du récit picaresque : Justin avance parce qu'il est déplacé, capturé, sauvé, confronté à des gens et à des règles qu'il ne connaissait pas la veille. La structure peut jouer avec le récit de ses aventures et avec le décalage entre ce qu'il raconte et ce que la guerre impose réellement.
Lorsque le film se concentre davantage sur les exécutions, la révolte et la nécessité de rendre les injustices publiques, le mouvement devient plus frontal. Marie, journaliste incarnée par Alexandra Lamy, sert alors de relais entre l'expérience des soldats et la possibilité de la raconter. Le passage est logique. Il est aussi beaucoup plus programmatique.
Le problème n'est pas que Justin le Juste prenne position. Toute son architecture y conduit. C'est qu'à mesure que Justin acquiert les mots de sa colère, le scénario semble parfois perdre confiance dans la capacité du spectateur à en saisir le sens sans explication supplémentaire.
La dernière partie concentre ces limites. Le conflit avec l'autorité militaire prend de l'ampleur, les hasards deviennent plus commodes et l'affrontement final s'allonge. Plusieurs critiques ont relevé ce glissement vers une mécanique plus convenue ou moins vraisemblable. Le film avait déjà gagné notre adhésion sur des gestes beaucoup plus simples.
Une fable, pas un manuel d'histoire
Il faut enfin accepter la règle que Barbier pose lui-même : Justin le Juste s'inspire librement du roman de Jean Pompougnac et cherche la fable avant le réalisme documentaire. La reconstitution militaire est travaillée avec précision, mais l'itinéraire de Justin n'a pas vocation à devenir une restitution littérale du destin des soldats mutinés de 1914-1918.
Cette liberté crée forcément des frottements. Le film peut paraître trop arrangeant lorsqu'il confronte son héros à l'institution, et son optimisme tranche avec la brutalité historique dont il emprunte les décors. Mais jugé comme conte politique, le choix devient plus cohérent : Justin n'est pas là pour représenter tous les poilus. Il sert à poser une question très simple dans un système qui survit précisément parce que plus personne ne la pose.
Alban Ivanov et Birane Ba empêchent cette simplicité de devenir simplisme pendant une bonne partie des 110 minutes. Le film perd de sa finesse lorsqu'il veut assurer son message, mais il conserve sa chaleur, son sens de l'aventure et plusieurs images de guerre étonnamment âpres pour une œuvre aussi accessible.