Le cheval de Troie aurait déjà pu être le climax d'un autre blockbuster.
Christopher Nolan l'utilise presque comme un point de départ. La ville brûle, l'armée grecque a remporté sa guerre grâce à une idée d'Ulysse et la victoire ressemble pourtant immédiatement à quelque chose qui va coûter très cher à celui qui l'a imaginée. Peter Bradshaw, dans The Guardian, lit justement le film comme une histoire de traumatisme d'après-guerre. Nolan ne filme pas seulement le héros qui veut rentrer chez lui. Il filme un homme qui découvre qu'on ne revient pas aussi facilement de ce qu'on a fait.
IMAX n'est plus un format, c'est une mise en scène
Le film a été tourné entièrement avec des caméras IMAX. La donnée technique devient intéressante lorsqu'elle commence à modifier le langage du film : Hoyte van Hoytema cadre des corps minuscules devant des mers, des falaises et des armées qui semblent trop grandes pour eux.
Les plans larges n'ont pas besoin de souligner constamment leur gigantisme. La mer suffit. Une embarcation quelque part au milieu de l'image et l'échelle est immédiatement comprise.
Variety parle d'un véritable banquet de plaisirs de grand spectacle. La formule correspond assez bien à la construction du film : Nolan peut utiliser une idée qui constituerait le morceau de bravoure final d'un autre blockbuster, la laisser derrière lui et passer au Cyclope, aux Enfers, à une tempête ou à une nouvelle bataille.
Les monstres ont du poids
Le naturalisme choisi pour l'image empêche la mythologie de devenir un défilé d'effets fantastiques détachés du monde. Screen Daily remarque justement cette manière de donner une présence physique aux éléments surnaturels.
Le Cyclope n'arrive pas comme une parenthèse colorée. Circé, Calypso, les Sirènes et les dieux appartiennent au même paysage rude que les soldats affamés. La photographie conserve de la poussière, du sel, des pierres, du vent. Même l'étrange paraît avoir été trouvé sur place.
Matt Damon enlève au héros une partie de son sourire
L'Ulysse d'Homère est célèbre pour ses détours, ses mensonges et son intelligence de renard. Nolan et Matt Damon choisissent quelque chose de plus lourd. Cet Ulysse est un stratège fatigué par sa propre réussite, presque déjà hanté avant d'avoir quitté Troie.
Damon joue beaucoup dans l'épuisement : visage fermé, regard qui calcule encore quand le reste du corps voudrait s'arrêter. The Guardian considère la performance comme l'une des forces du film.
Le choix n'est pas sans coût. Mary Beard et Daniel Mendelsohn ont tous deux reproché à cette adaptation d'affaiblir le côté rusé, drôle et séducteur du personnage homérique. Nolan transforme Ulysse en cousin antique de plusieurs de ses héros : un homme brillant poursuivi par la catastrophe qu'il a lui-même contribué à créer.
Penelope attend dans un autre film
Anne Hathaway dispose d'une présence suffisamment forte pour que l'absence d'Ithaque pendant de longues périodes se fasse sentir. Penelope gère une maison progressivement occupée par des hommes qui considèrent l'absence du roi comme une opportunité politique, sexuelle et économique.
Robert Pattinson comprend immédiatement la fonction d'Antinous. Son prétendant n'a pas besoin de rugir constamment : la menace vient de son confort croissant dans une maison qui n'est pas la sienne.
Tom Holland, en Télémaque, reçoit un matériau plus irrégulier. The Hollywood Reporter s'est montré réservé sur son casting et sur certains dialogues volontairement contemporains. L'énergie juvénile du personnage fonctionne mieux lorsqu'elle entre en conflit avec l'immobilité imposée à Penelope.
Nolan simplifie aussi Homère
L'adaptation n'est pas un acte de conservation. Plusieurs classicistes ont attaqué les modifications apportées aux personnages féminins et la réduction de certaines ambiguïtés du texte. Emily Hauser reproche notamment au film de recentrer l'épopée sur une rédemption masculine ; Mary Beard juge cet Ulysse plus unidimensionnel que son modèle.
C'est probablement la limite la plus stimulante du film. L'Odyssée de Nolan raconte moins tout Homère que ce que Nolan reconnaît chez Homère : la guerre, le temps, la culpabilité, l'éloignement et l'homme qui poursuit obsessionnellement un foyer devenu presque abstrait.
Deux heures cinquante-deux, avec quelques îles de trop
Le mouvement général est étonnamment rapide compte tenu de la durée. Le récit change de lieu, d'échelle et parfois presque de genre avec une assurance remarquable.
Tout ne possède pas cette énergie. Variety évoque une certaine froideur émotionnelle. The Hollywood Reporter trouve notamment les passages avec Calypso trop statiques et juge la structure parfois maladroite. Ce sont de vraies réserves : quelques séquences semblent suspendues alors que le reste du film a appris à avancer comme une armée.
Mais lorsque Nolan retrouve le mouvement, la masse du film devient son meilleur argument. L'Odyssée n'essaie pas de rendre l'épopée antique raisonnable. Elle la rend à nouveau démesurée.