L’idée la plus convaincante de L’Odyssée apparaît avant même les monstres. Chez Christopher Nolan, le retour d’Ulysse commence comme le prolongement d’une guerre qui refuse de se terminer. Le cheval de Troie n’est pas seulement une ruse célèbre à cocher dans l’adaptation : il devient la première faute d’un homme assez intelligent pour gagner une guerre et assez aveugle pour croire que la victoire arrêtera ses conséquences.

Ce déplacement est très Nolan. Le Los Angeles Times a justement rapproché cet Ulysse de Robert Oppenheimer : un inventeur brillant découvre que l’idée qui a fait sa gloire peut aussi devenir ce qui le condamne intérieurement. Matt Damon joue cette culpabilité sans transformer Ulysse en martyr. Il reste autoritaire, orgueilleux, parfois persuadé que ses décisions sont meilleures que celles des hommes qu’il commande.

La mer n’a jamais l’air d’un décor

Nolan et Hoyte van Hoytema ont tourné le film entièrement avec des caméras IMAX et ont privilégié les bateaux, les paysages et les effets physiques. Cette méthode pourrait n’être qu’un argument promotionnel supplémentaire. À l’écran, elle change réellement la texture du film.

Les hommes occupent des bateaux qui paraissent trop petits pour l’eau qui les entoure. Les déplacements ont une inertie. Une côte rocheuse n’est pas un fond derrière Damon : elle constitue un obstacle avec lequel son corps doit composer. AP rapporte un tournage de 91 jours réparti sur six pays, avec de véritables embarcations et des effets pratiques utilisés jusque dans plusieurs manifestations fantastiques.

Le Cyclope profite particulièrement de cette approche. Le film ne cherche pas à rendre Polyphemus élégant. Sa masse, ses mouvements et la pénombre donnent à la rencontre quelque chose de sale et de presque horrifique. RogerEbert.com a d’ailleurs consacré une analyse entière à la manière dont Nolan fait remonter ici une veine horrifique déjà présente dans sa filmographie.

Presque trois heures, mais pas une procession de cartes postales mythologiques

Une adaptation sage aurait pu avancer de case en case : Troie, Cyclope, Circé, Calypso, retour à Ithaque. Nolan préfère casser la chronologie, faire raconter certaines scènes avant de les montrer et mélanger souvenirs, récits rapportés et présent.

Cela permet au film d’échapper au syndrome du catalogue. RogerEbert.com insiste sur l’importance de la narration et de la manière dont les histoires elles-mêmes construisent ou déforment les personnages. L’Associated Press relève elle aussi cette structure non linéaire parmi les traits les plus nettement nolaniennes de l’adaptation.

Le revers apparaît surtout au début. Plusieurs critiques ont trouvé les premières dizaines de minutes saturées d’informations. Forbes décrit notamment un premier tiers où dialogues et montage semblent courir pour installer le monde, et Screen Daily estime que le film atteint moins facilement la souplesse émotionnelle que la grandeur technique.

Matt Damon joue moins le rusé d’Homère que le survivant de Nolan

C’est la modification qui structure presque toutes les autres. Le héros homérique peut être menteur, vaniteux, cruel, séducteur et génial dans le même mouvement. Nolan conserve la stratégie et une bonne part de l’orgueil, mais il pousse le personnage vers la culpabilité et le traumatisme.

Le Los Angeles Times reproche précisément au film de gommer une partie de son ego et de sa sexualité. Le Financial Times observe lui aussi que cet Ulysse devient plus conventionnel que le trickster du poème. Ce n’est pas une petite différence de fidélité : elle change la raison pour laquelle le personnage rentre chez lui.

Damon rend cette version cohérente. Son âge joue pour lui. Cet Ulysse semble avoir vécu chaque année de l’absence, et ses choix ne disparaissent pas lorsqu’une séquence spectaculaire commence.

Ithaque a besoin de moins d’effets pour devenir menaçante

Anne Hathaway ne dispose évidemment pas du temps d’écran de Damon, mais sa Pénélope apporte au film une autre forme d’attente. Elle n’est pas simplement immobile pendant que son mari vit l’aventure. Le palais est devenu un espace politique dangereux, rempli d’hommes qui attendent qu’elle cède.

Robert Pattinson s’y amuse davantage. Son Antinoüs apporte quelque chose de plus contemporain dans son arrogance, sans avoir besoin d’un monstre derrière lui. Le casting gigantesque pourrait facilement ressembler à une collection de noms sur une affiche ; plusieurs critiques ont au contraire souligné la solidité de l’ensemble.

Tom Holland est un peu moins imposant au milieu de ces présences. Télémachus fonctionne dans le récit et dans la relation avec un père devenu presque mythologique, mais Damon, Hathaway et Pattinson produisent davantage de tension dès qu’ils occupent le cadre.

Nolan adapte Homère en coupant Homère

Le film conserve la charpente du poème tout en modifiant beaucoup de ses épisodes. Les dieux deviennent plus distants. Athena reste présente, mais Zeus et Poséidon sont bien moins directement incarnés que dans le texte. Le Cyclope perd une partie de son duel verbal avec Ulysse. D’autres personnages et détours disparaissent complètement.

Ce choix a un bénéfice évident : L’Odyssée reste compréhensible comme film de 172 minutes, ce qui est déjà une entreprise assez peu raisonnable. Il réduit aussi la bizarrerie morale du matériau d’origine. La critique d’Emily Wilson, traductrice de l’édition qui a nourri le travail de Nolan, est beaucoup plus sévère que le consensus critique et rappelle que l’adaptation n’a rien d’une restitution neutre du poème.

Le consensus cinéma, lui, est remarquablement fort. Metacritic affiche 88 sur 100 à partir de 63 critiques, avec 92 % d’avis positifs dans son corpus au moment du relevé. Rotten Tomatoes affiche 94 % sur plus de 500 critiques. Ces chiffres ne rendent évidemment pas les libertés de Nolan plus fidèles à Homère. Ils montrent en revanche à quel point le film fonctionne pour une grande partie de la critique comme œuvre de cinéma autonome.

L’Odyssée vaut surtout pour cet écart. Nolan ne cherche pas à filmer un texte antique comme un objet sacré. Il le pousse vers ses propres obsessions, parfois trop nettement. Mais il lui rend aussi une chose que les adaptations patrimoniales perdent facilement : la mer redevient dangereuse, les monstres redeviennent étranges et rentrer chez soi ressemble à une épreuve plutôt qu’à une destination.