Il existe des films dont la nécessité précède presque la mise en scène. Les Héros du Louvre appartient clairement à cette catégorie.
Élie Chouraqui ne part pas seulement d'un épisode spectaculaire de l'histoire du musée. Il part de son grand-père, Babi Maklouf Benhamou, gardien de nuit au Louvre, juif installé en France et impliqué dans le déplacement d'œuvres mises à l'abri lorsque la guerre approche.
Le Louvre lui-même rappelle que l'évacuation de milliers d'œuvres fut organisée avant et pendant l'invasion allemande sous l'impulsion de Jacques Jaujard. Chouraqui mêle cette histoire documentée aux souvenirs transmis dans sa famille, en assumant par endroits les libertés nécessaires au cinéma.
Cette proximité constitue à la fois la plus belle qualité du film et l'origine de plusieurs de ses maladresses.
Le Louvre est immense, mais le film préfère regarder une famille
Le titre laisse attendre une grande fresque sur l'opération menée pour protéger les collections françaises. Le film choisit finalement un point de vue beaucoup plus réduit.
Le Louvre sert de point de départ, Jacques Jaujard de déclencheur et les œuvres de fil conducteur. Mais Les Héros du Louvre s'intéresse avant tout à Babi, à Lucie et aux enfants qui se retrouvent entraînés sur les routes d'une France entrant dans la guerre.
Ce choix est cohérent avec la nature autobiographique du projet. Il est aussi susceptible de créer une légère frustration. La mécanique exceptionnelle de l'évacuation du musée, ses employés, ses caches et son organisation auraient pu constituer un film entier.
Chouraqui préfère la mémoire domestique : ce qu'une famille voit, comprend et conserve d'un événement historique beaucoup plus vaste qu'elle.
Kad Merad donne au film son centre de gravité
La plupart des critiques convergent au moins sur un point : le casting empêche le film de perdre complètement pied lorsque sa mise en scène s'agite.
Kad Merad joue Babi sans chercher à transformer chaque scène en morceau de bravoure. La bonhomie familière de l'acteur fonctionne particulièrement bien pour cet homme qui ne se pense pas comme un héros et qui avance davantage par devoir que par désir de grandeur.
Marie Gillain répond avec un personnage moins docile que ne pourrait le laisser prévoir la structure du récit. Lucie possède sa propre inquiétude, son entêtement et une façon très concrète de tenir la famille ensemble.
C'est dans ces échanges que Les Héros du Louvre trouve son ton le plus juste : lorsque la grande Histoire cesse momentanément d'être un panneau indicateur et devient une pression qui s'exerce sur des gens ordinaires.
La caméra, elle, ne tient pratiquement jamais en place
C'est le défaut qui revient le plus nettement dans le corpus critique.
Élie Chouraqui filme très près des visages, multiplie les mouvements à l'épaule, les changements de focale et une forme d'urgence visuelle qui semble vouloir maintenir en permanence la sensation de danger.
L'intention se comprend. Une famille fuit, la guerre approche, l'espace se referme.
Mais lorsqu'un film est déjà porté par une situation aussi forte, l'agitation supplémentaire peut produire l'effet inverse. Certains moments deviennent moins intenses parce que la caméra insiste trop pour qu'ils le soient.
Le Monde parle d'une mise en scène en surrégime. L'Obs et plusieurs autres critiques pointent eux aussi cette tendance à pousser le mouvement et l'émotion au lieu de les laisser apparaître.
Cette fébrilité divise d'ailleurs davantage le public que la presse : certains spectateurs apprécient justement une caméra collée aux personnages et un rythme sans temps mort. L'effet existe donc bien comme parti pris. Il reste difficile de ne pas le trouver envahissant.
Les archives donnent parfois au film ce calme qu'il refuse lui-même
Chouraqui s'est documenté sur les lieux, les dates et les personnages, et explique avoir reproduit plusieurs photographies historiques dans ses cadrages. Le musée du Louvre confirme cette volonté de renouer avec des images précises de l'évacuation.
Ce dialogue avec les archives constitue l'un des aspects les plus intéressants du film.
Il rappelle que derrière la fiction familiale existe une entreprise collective extrêmement concrète : emballer, inventorier, transporter et cacher des œuvres dont certaines sont devenues des symboles mondiaux.
Quand le film accepte simplement cette matière, sans chercher à augmenter artificiellement son intensité, l'émotion vient beaucoup plus facilement.
L’écriture veut parfois tellement transmettre qu’elle souligne tout
Le même excès se retrouve dans le scénario.
Les Héros du Louvre porte plusieurs thèmes lourds : la transmission familiale, l'antisémitisme, l'exil, le patrimoine, le courage ordinaire, la mémoire et la responsabilité de protéger ce qui survivra à une époque.
Tous ont leur place.
Le problème apparaît lorsque le film semble vouloir s'assurer que chacun d'eux a été correctement identifié. Des personnages secondaires deviennent alors plus fonctionnels, certaines oppositions se simplifient et des dialogues explicitent des sentiments que les acteurs avaient déjà parfaitement fait passer.
Paris Match relève cette tendance à souligner peur et héroïsme alors que le contexte les rend déjà évidents. C'est probablement la critique la plus juste du film : il fait rarement confiance à la puissance naturelle de sa propre histoire.
Un film imparfait, mais une mémoire qui méritait l’écran
Il serait toutefois facile d'être trop sévère avec Les Héros du Louvre en oubliant ce qu'il réussit à remettre au centre.
L'histoire de l'évacuation du Louvre est extraordinaire. Celle d'employés anonymes participant à cette opération l'est également. Et le fait que Chouraqui inscrive son grand-père juif au milieu de cette mémoire donne au projet une dimension intime qui ne ressemble jamais à un simple prétexte de scénario.
La presse française est partagée : certaines critiques mettent en avant l'émotion et le casting, d'autres regrettent la réalisation frénétique et l'écriture trop démonstrative. Cette division correspond assez bien au film lui-même.
On peut sincèrement être touché par ce qu'il raconte tout en souhaitant qu'il le raconte avec moins de gestes.
Les Héros du Louvre voulait rendre hommage aux hommes et aux femmes qui ont empêché qu'une partie de notre mémoire disparaisse.
Sur ce point, malgré tout le bruit autour, le message arrive.