Huit années sans nouveau film de Lee Chang-dong, c'est déjà un événement. Mais Possible Love ne ressemble pas vraiment au retour prudent d'un cinéaste qui voudrait simplement rappeler pourquoi son nom compte. À Venise, où le film concourt pour le Lion d'or, Lee revient directement à une question qui l'accompagne depuis longtemps : ce que la violence économique finit par faire aux gens quand elle cesse d'être un titre de journal et entre dans leur vie quotidienne.

Le point de départ vient d'un conflit social de 2009 marqué par des licenciements massifs et une répression violente d'une grève dans un grand groupe sud-coréen. Lee Chang-dong avait pensé à cette histoire il y a plusieurs années avant de renoncer, notamment parce qu'un documentaire avait déjà traité les événements avec une force qu'il ne voulait pas simplement reproduire sous forme de fiction.

Le projet est revenu en 2024 avec la scénariste Oh Jung-mi, déjà collaboratrice sur Burning. Cette fois, Lee ne raconte pas frontalement la grève. Il regarde ce qu'elle a laissé derrière elle.

Deux couples, et un documentaire qui dérègle tout

Mi-ok, interprétée par Jeon Do-yeon, travaille dans une usine et vit avec Ho-seok, joué par Sul Kyung-gu, ancien salarié licencié. Leur quotidien est celui d'une famille qui a appris à continuer après la chute.

En face, Ye-ji est réalisatrice de documentaires. Cho Yeo-jeong lui prête ses traits, tandis que Zo In-sung joue Sang-woo, son mari issu d'un milieu beaucoup plus aisé. Ye-ji veut filmer les anciens travailleurs licenciés. Les deux couples commencent alors à se fréquenter.

Le dispositif paraît presque simple. Il ne l'est évidemment pas longtemps. Le documentaire crée une proximité entre des personnages qui n'ont ni les mêmes ressources, ni la même manière de considérer le passé, ni tout à fait la même liberté de transformer la souffrance en objet artistique.

Lee Chang-dong revient au conflit de classe sans fabriquer un tract

C'est l'une des particularités qui ressort des premières réactions à Venise. Possible Love parle de licenciement, de domination économique et d'exploitation, mais refuse apparemment de réduire ses quatre personnages à des positions idéologiques propres.

Le film observe aussi le geste de celle qui filme. Ye-ji veut documenter une injustice réelle, mais son besoin d'obtenir de l'intimité et de la matière pour son œuvre devient lui-même ambigu. La frontière entre empathie et appropriation commence à se brouiller.

Chez Lee Chang-dong, ce n'est pas vraiment une surprise. Secret Sunshine, Poetry ou Burning n'étaient déjà pas des machines à fournir des réponses confortables. Possible Love dure 164 minutes et semble avoir conservé ce goût pour les situations où personne ne ressort entièrement innocent ou entièrement coupable.

Jeon Do-yeon retrouve Lee Chang-dong presque vingt ans après Secret Sunshine

Le casting ajoute une autre couche au retour. Jeon Do-yeon avait obtenu le prix d'interprétation féminine à Cannes en 2007 pour Secret Sunshine, sous la direction de Lee. Sul Kyung-gu avait pour sa part travaillé avec lui sur Peppermint Candy et Oasis.

Zo In-sung et Cho Yeo-jeong entrent pour la première fois dans son cinéma. Le quatuor suffit à donner au film une densité assez rare sur le papier : quatre acteurs capables de porter seuls une production, réunis dans un récit qui repose principalement sur les déplacements minuscules de leurs relations.

Netflix produit et distribue le film, mais Possible Love passera d'abord par les salles. Une sortie coréenne est prévue le 23 septembre, puis plusieurs marchés internationaux le 23 octobre. La mise en ligne mondiale sur Netflix arrivera le 6 novembre.

Venise, puis les Oscars

La Corée du Sud n'a pas attendu le verdict de la Mostra pour choisir son candidat à l'Oscar du meilleur film international. Le Korean Film Council a retenu Possible Love dès le 25 août, citant notamment la mise en scène de Lee Chang-dong et la complexité humaine de ses personnages.

Le film possède donc déjà un calendrier de campagne particulièrement chargé : Venise, Toronto, New York, San Sebastián, Zurich, Vancouver et plusieurs autres festivals avant sa sortie Netflix.

Lee connaît bien cette route sans jamais avoir fabriqué son cinéma pour elle. Oasis lui avait valu le Lion d'argent de la mise en scène à Venise en 2002. Poetry avait remporté le prix du scénario à Cannes. Burning avait concouru pour la Palme d'or en 2018.

Possible Love arrive vingt-quatre ans après la dernière compétition vénitienne de Lee. Entre les deux, la Corée du Sud a changé, son cinéma aussi. La vieille blessure sociale qu'il avait hésité à filmer, elle, lui semblait manifestement toujours là.