Le détail le plus parlant de Look Back n'est peut-être ni son casting ni même le prestige de son réalisateur. C'est un bruit. Celui d'un crayon qui gratte le papier.
Hirokazu Kore-eda insiste beaucoup dessus dans son adaptation du manga de Tatsuki Fujimoto. Le trait change, la vitesse aussi. Les gestes deviennent plus assurés, puis le papier laisse progressivement une place aux outils numériques. Deux adolescentes deviennent artistes presque sans qu'un dialogue ait besoin de l'expliquer.
Pour un film qui raconte avant tout la création, c'est une assez jolie manière de ne pas transformer le manga en simple scénario à reproduire.
Fujino et Kyomoto, treize ans devant une feuille
Look Back commence avec Fujino, écolière extravertie convaincue d'être excellente en dessin parce que ses strips paraissent dans le journal de son école. Tout change lorsque Kyomoto, camarade recluse qui ne vient presque jamais en classe, commence à publier dans les mêmes pages.
Kyomoto dessine mieux. Beaucoup mieux.
La jalousie entraîne d'abord Fujino dans une course assez obsessionnelle au progrès, avant que la rivalité ne devienne amitié puis collaboration artistique. Le film les suit pendant treize ans, de l'enfance à leur entrée dans le monde professionnel du manga.
Fuuri Nanase et Rokka Okada incarnent les deux filles enfants. Natsuki Deguchi et Aju Makita prennent ensuite le relais. Kore-eda a filmé cette évolution à Nikaho, dans la préfecture d'Akita, sur plusieurs saisons afin que le temps ne soit pas seulement annoncé par les costumes ou les coiffures.
Les actrices ont réellement appris à dessiner
Le réalisateur aurait pu multiplier les gros plans de fausses mains d'artistes. L'équipe a préféré passer plusieurs mois à faire pratiquer le manga aux interprètes.
Deguchi et Makita se sont entraînées environ quatre mois avant le tournage. Les deux jeunes actrices qui jouent leurs versions enfant ont suivi le même principe. Reuters rapporte que certains dessins réalisés par les interprètes elles-mêmes sont finalement visibles dans le film.
Cela change forcément la manière de filmer une table de travail. Les épaules, la position des doigts, la fatigue et la répétition deviennent crédibles sans avoir besoin de cacher constamment l'action derrière un montage nerveux.
Kore-eda n'avait jamais adapté un manga de cette manière
La rencontre avec Look Back s'est faite presque par hasard. Kore-eda explique avoir aperçu le livre dans une librairie de la gare de Shinagawa pendant la période de pandémie. La couverture, montrant un personnage de dos, l'a poussé à le prendre. Il l'a lu le soir même.
Ce qu'il dit avoir retrouvé chez Fujimoto n'est pas seulement une histoire qu'il voulait porter au cinéma, mais la nécessité presque physique de créer quelque chose pour pouvoir continuer à avancer.
Le terrain lui convient étonnamment bien. Derrière Chainsaw Man, Fire Punch et leur réputation de mangas imprévisibles, Look Back est une œuvre beaucoup plus intime. Deux enfants, quelques pièces, des feuilles, une route sous la neige et le temps qui passe.
Kore-eda sait faire avec moins.
Le manga de Fujimoto arrive à Venise sans demander la permission
C'est aussi ce qui rend la sélection en compétition assez savoureuse. Look Back n'est pas simplement projeté à Venise comme curiosité populaire : il fait partie de la compétition officielle de la 83e Mostra, face à vingt autres films pour le Lion d'or.
Il s'agit de la première adaptation live-action d'une œuvre de Tatsuki Fujimoto. Le manga original, publié sur Shonen Jump+ en 2021, avait attiré 2,5 millions de lectures dès sa première journée selon les chiffres repris par son distributeur australien. Il a depuis été publié dans 37 pays.
Une adaptation animée réalisée par Kiyotaka Oshiyama avait déjà rencontré un important succès en 2024. Kore-eda arrive donc après une version appréciée, pas sur un terrain vierge.
Et il n'a manifestement pas cherché à la refaire avec de vrais acteurs.
Le manga n'est plus invité à la table des grands, il y est déjà assis
À Venise, Kore-eda a également évoqué le changement de statut culturel du manga au Japon. Pour sa génération, expliquait-il en substance, il existait autrefois l'idée qu'il fallait finir par quitter ce type de lecture en grandissant. Cette frontière lui paraît désormais largement effacée.
Le contexte de Look Back rend le symbole assez évident. Un réalisateur palmé à Cannes adapte Fujimoto, le présente en compétition à Venise et personne n'a besoin de justifier pourquoi un manga mérite ce traitement.
Le film dure 100 minutes et doit sortir au Japon le 11 septembre. Toronto, Londres et Busan l'ont également intégré à leurs sélections 2026.
Fujino voulait simplement être la meilleure dessinatrice de son école. Quelques années plus tard, son histoire se retrouve en compétition pour un Lion d'or.