Le chiffre qui change vraiment la comparaison

Les données publiées en 2026 par l'Observatoire européen de l'audiovisuel donnent une bonne mesure du déplacement. En 2025, les films nord-américains représentaient environ 52 % des entrées mondiales, contre 63 % en 2019. Sur la même période, la part des films asiatiques est passée de 27 % à 36 %. L'Asie a représenté 54 % des entrées mondiales en salles en 2025.

Ce n'est pas seulement un effet de population. Dans plusieurs des plus grands marchés de la planète, Hollywood est devenu minoritaire face aux productions nationales. Les films locaux ont représenté environ 90 % du marché indien en 2025, 75,6 % des recettes au Japon et près des trois quarts du marché chinois selon les données consolidées par l'Observatoire.

Ne Zha 2 a fourni le symbole presque trop parfait de cette évolution. Le film chinois est devenu en 2025 le premier long-métrage produit par un studio non américain à terminer en tête du classement mondial établi par l'Observatoire, avec environ 1,8 milliard d'euros de recettes dans cette estimation. Le plus important n'est pourtant pas son record isolé. C'est qu'un film profondément enraciné dans la mythologie et les références chinoises ait pu atteindre cette échelle sans avoir besoin de devenir un blockbuster hollywoodien déguisé.

Le Japon montre peut-être le modèle le plus impressionnant

Le Japon a vendu 188,8 millions de billets en 2025. La Motion Picture Producers Association of Japan a enregistré 274,45 milliards de yens de recettes, en hausse de 32,6 % sur un an. Les films japonais en ont capté 75,6 %.

Et le classement raconte quelque chose que le pourcentage cache. Demon Slayer: Infinity Castle a dominé l'année, devant Kokuho et Detective Conan: One-Eyed Flashback. L'anime reste évidemment une formidable machine industrielle et culturelle, mais Kokuho est un contre-exemple précieux : un drame live action de près de trois heures consacré au kabuki s'est installé parmi les phénomènes de l'année.

C'est ici que le cinéma japonais possède actuellement un avantage que Hollywood cherche souvent à recréer par la taille de ses franchises : ses propriétés intellectuelles circulent entre manga, animation, télévision, jeu vidéo et cinéma sans que leur identité japonaise doive être effacée pour fonctionner. Demon Slayer peut être immensément commercial et rester immédiatement identifiable comme un produit de cette culture.

Cela ne rend pas automatiquement les films japonais « meilleurs ». Cela leur donne en revanche une relation particulièrement forte avec leur public domestique. Et quand cette relation déborde à l'étranger, comme avec Demon Slayer, la vieille frontière entre succès local et blockbuster mondial commence à devenir franchement poreuse.

En Corée, le rebond est réel mais rappelle aussi à quel point tout peut dépendre d'un film

La Corée du Sud illustre parfaitement le problème d'une lecture trop triomphale. Son industrie a connu une période difficile avant de repartir brutalement en 2026. Au premier semestre, les recettes des salles ont atteint 579 milliards de wons, soit 41,9 % de plus qu'un an auparavant. Les entrées ont progressé de 34,2 %, à 57,05 millions.

Les films coréens ont généré 370,2 milliards de wons sur ce semestre, en hausse de 81,7 %. Leur niveau de recettes est ainsi remonté à 94,2 % de la moyenne des premiers semestres 2017-2019, selon le Korean Film Council.

Mais The King's Warden pèse énormément dans ce résultat. Le film de Jang Hang-jun a dépassé 16,9 millions d'entrées et établi un nouveau record de recettes pour un film coréen sur son marché. La reprise est donc spectaculaire sans être totalement confortable : un énorme succès peut embellir très vite la photographie d'une industrie qui doit encore assurer un flux régulier de productions commerciales.

C'est une différence importante avec l'image laissée par la vague coréenne internationale. Parasite, Squid Game et l'expansion mondiale de la culture sud-coréenne peuvent donner l'impression d'une machine lancée à pleine vitesse. Les salles coréennes ont connu une réalité beaucoup plus accidentée.

L'Inde n'a jamais vraiment eu besoin qu'Hollywood lui donne la permission

Le cas indien casse encore davantage la comparaison. Parler de « Bollywood contre Hollywood » est déjà trop étroit : le marché fonctionne avec plusieurs industries linguistiques capables de produire leurs propres phénomènes nationaux. Hindi, Telugu, Tamil, Malayalam, Kannada, Marathi et d'autres cinémas coexistent dans un système que le modèle américain décrit assez mal.

Les six premiers mois de 2026 ont généré 63,98 milliards de roupies au box-office indien selon Ormax Media, soit 10 % de plus que sur la même période de 2025. Les entrées ont progressé de 5 %, à 378 millions. Après trois années de baisse ou de stagnation de la fréquentation, ce dernier chiffre compte presque davantage que celui des recettes.

Hollywood n'est pas absent. Les films internationaux ont même gagné du terrain durant l'été 2026. Mais ils entrent dans un marché où le cinéma national représentait encore environ 90 % du box-office en 2025. C'est Hollywood qui doit y trouver sa place, pas l'inverse.

Alors, le cinéma asiatique est-il réellement « meilleur » en ce moment ?

Si « meilleur » signifie plus capable de faire préférer des films locaux à Hollywood sur son propre territoire, le rapport de force est actuellement très favorable à plusieurs grandes industries asiatiques. Le Japon, l'Inde et la Chine disposent de publics qui choisissent massivement leurs productions nationales. La Corée du Sud vient elle aussi de connaître un puissant rebond porté par ses films locaux.

Il existe également une liberté intéressante dans ce qui peut devenir un événement. Une adaptation de manga peut côtoyer un drame sur le kabuki au sommet du marché japonais. L'Inde peut faire circuler un succès entre plusieurs langues. La Chine peut transformer sa mythologie en animation à très grande échelle. Les récits n'ont pas nécessairement besoin d'être culturellement neutralisés pour viser un public immense.

Mais « le cinéma asiatique » n'est pas une industrie unique et ses faiblesses sont tout aussi visibles. La Chine en fournit l'avertissement le plus récent : après son année 2025 exceptionnelle, son box-office a chuté de 40,6 % au premier semestre 2026, à 17,35 milliards de yuans selon les données de Maoyan rapportées par Screen. Le manque de nouveaux films capables de reproduire l'élan précédent a brutalement changé la comparaison annuelle.

L'Inde reste sous-équipée en écrans au regard de sa population. La Corée cherche encore à stabiliser son économie des salles. Et l'exportation demeure très inégale : l'anime japonais possède aujourd'hui une infrastructure mondiale que la majorité des films live action chinois, indiens ou coréens n'ont pas.

Hollywood n'est surtout pas en train de s'effondrer

C'est le piège de la comparaison. La progression asiatique ne nécessite pas un Hollywood moribond. De mai à août 2026, le box-office estival nord-américain a atteint environ 4,6 milliards de dollars, en hausse de 26 % sur l'été précédent, selon les données rapportées début septembre par Reuters. Il s'agit de la meilleure saison estivale américaine depuis la pandémie.

Hollywood conserve aussi une capacité de distribution mondiale, de marketing et d'exploitation des formats premium qu'aucune industrie asiatique ne reproduit encore avec la même régularité. Les films américains restent majoritaires à l'échelle mondiale. Project Hail Mary, Spider-Man: Brand New Day, The Odyssey ou Toy Story 5 ont montré en 2026 que le blockbuster américain pouvait toujours déplacer énormément de public, y compris hors des États-Unis.

Le changement se situe ailleurs : ce système n'est plus aussi automatiquement dominant qu'avant. En 2019, les productions nord-américaines concentraient encore environ 63 % des entrées mondiales. En 2025, elles étaient estimées à 52 %. Onze points ont disparu en six ans.

Deux forces presque opposées

Hollywood reste probablement le système le plus efficace pour fabriquer un film destiné dès sa conception à voyager partout. Les grands cinémas asiatiques montrent de leur côté qu'un film peut devenir gigantesque en commençant par être extrêmement pertinent pour son propre public.

Cette différence explique une bonne partie de l'impression actuelle. Hollywood dispose encore de la plus grosse autoroute internationale. Le Japon possède des univers capables de franchir cette autoroute sans abandonner leurs codes. L'Inde peut rentabiliser des phénomènes sur un marché domestique colossal. La Chine dispose d'une échelle qui permet à un succès national exceptionnel de bouleverser le classement mondial. La Corée a démontré depuis longtemps que sa langue n'empêchait plus ses œuvres de voyager.

Il serait donc assez trompeur de déclarer que l'Asie a simplement « dépassé » Hollywood. En revanche, quelque chose de beaucoup plus concret s'est déjà produit : Hollywood ne peut plus considérer les grands marchés asiatiques comme des territoires naturellement acquis au cinéma américain. Au Japon, les films nationaux ont pris 75,6 % des recettes en 2025. En Inde, les productions domestiques environ 90 %. Et en Corée du Sud, les trois premières places du box-office du premier semestre 2026 appartenaient à des films coréens.