Sortir de l'ombre d'Ang Lee

Adapter à nouveau Raison et sentiments impose un problème assez injuste : il ne suffit pas de se mesurer à Jane Austen. Il faut également survivre au film d'Ang Lee de 1995, écrit par Emma Thompson, devenu pour beaucoup la traduction cinématographique définitive du roman.

Georgia Oakley semble avoir compris qu'essayer de battre ce film sur son propre terrain serait inutile. Sa version ne recherche ni la même élégance, ni exactement le même tempo comique.

Elle commence par salir un peu le tableau.

Les Dashwood vivent au milieu des herbes hautes, du vent, de la pluie et des chemins boueux. Les cheveux s'échappent des coiffures. Les vêtements portent le paysage. L'Angleterre de la Régence n'est plus uniquement une succession de salons et de demeures somptueuses : elle devient un environnement physique qui agit sur les personnages.

C'est dans cette différence que le film trouve sa meilleure raison d'exister.

Deux sœurs plutôt que deux romances

Daisy Edgar-Jones joue Elinor avec une retenue qui pourrait facilement devenir de la passivité. Elle trouve heureusement autre chose : on voit l'effort nécessaire pour ne rien montrer.

Un changement de respiration, un regard légèrement prolongé ou une phrase retenue suffisent parfois davantage qu'une déclaration. La mise en scène comprend cette intériorité et l'isole souvent dans le cadre alors même que d'autres personnages remplissent l'espace.

Marianne fonctionne à l'inverse. Esmé Creed-Miles occupe son corps avec beaucoup plus de désordre. Elle court, tombe, souffre, s'emporte et refuse pratiquement toute frontière entre ce qu'elle ressent et ce qu'elle montre.

Le choix pourrait rendre l'opposition schématique. Ce qui l'évite est la façon dont les deux actrices construisent réellement une relation de sœurs.

Elles se regardent, s'agacent, se protègent et finissent souvent par comprendre ce que l'autre ne formule pas. Les histoires d'amour demeurent évidemment centrales, mais Oakley semble davantage intéressée par le lien qui subsistera lorsque tous les prétendants auront quitté la pièce.

Le romantisme passe par le paysage

Le travail du directeur de la photographie Arnaud Potier est probablement l'élément qui distingue le plus immédiatement cette adaptation.

Le film a été tourné en 35 mm et exploite largement la lumière naturelle. Cela produit une image moins brillante que celle de nombreux drames d'époque contemporains : les intérieurs peuvent rester sombres, les peaux ne sont pas toujours parfaitement éclairées et la campagne change avec la météo plutôt qu'avec les besoins d'une carte postale.

Lorsque Marianne traverse les collines ou qu'Elinor regarde un paysage qu'elle ne peut pas davantage contrôler que ses sentiments, la nature cesse d'être décorative.

Oakley filme parfois les personnages comme s'ils appartenaient aux herbes, aux fleurs et au vent qui les entourent. Cette sensualité rapproche ponctuellement le film davantage des Brontë que de l'image polie traditionnellement associée à Austen.

Le procédé peut être appuyé, mais il donne au film ses images les plus mémorables.

Les costumes racontent aussi la chute sociale

Grace Snell évite elle aussi le réflexe du drame d'époque transformé en catalogue de beaux vêtements.

Les costumes changent avec la situation des Dashwood. Le deuil impose d'abord des noirs et des gris, puis Barton Cottage introduit des matières et des tons plus chaleureux. Londres devient plus nette, plus structurée et plus artificielle.

Des tissus anciens et des teintures naturelles participent à cette impression de vêtements réellement portés plutôt que simplement exposés.

Le résultat n'est pas spectaculaire au sens classique du terme. Il est plus tactile. Un ourlet sali ou une robe partagée entre les sœurs raconte parfois davantage leur nouvelle position sociale qu'un dialogue explicatif.

Fiona Shaw comprend encore que Jane Austen est drôle

La principale limite de cette approche terrienne et mélancolique est évidente : Raison et sentiments n'est pas uniquement une histoire de souffrance romantique.

Jane Austen est drôle. Très drôle, même, particulièrement lorsqu'elle observe l'argent, les conventions et la capacité humaine à déguiser l'égoïsme en bonne conduite.

Le film de Georgia Oakley ne perd pas cet humour, mais il le traite avec moins d'insistance.

Fiona Shaw, en Mrs Jennings, devient donc essentielle. Elle entre dans les scènes avec suffisamment d'enthousiasme, d'indiscrétion et d'absence de filtre pour faire soudainement respirer le film.

Stacy Martin profite également de la mesquinerie de Fanny Dashwood, mais la mise en scène paraît globalement plus passionnée par la douleur silencieuse que par la cruauté comique.

C'est un vrai choix d'adaptation. C'est aussi celui qui risque de diviser le plus.

Edward fonctionne mieux dans le non-dit

George MacKay joue Edward Ferrars avec une douceur qui correspond assez naturellement au film.

Son duo avec Edgar-Jones est construit moins autour de grands élans que de l'incapacité à les produire. Les deux personnages sont souvent plus intéressants lorsqu'ils cherchent comment ne pas dire ce qu'ils pensent.

La retenue donne à leur relation une fragilité convaincante.

Frank Dillane, en Willoughby, dispose d'un rôle plus immédiatement séduisant et dangereux. La version de Diana Reid paraît toutefois un peu moins intéressée par la condamnation pure du personnage que certaines adaptations précédentes.

Herbert Nordrum incarne un Colonel Brandon volontairement discret. Cette sobriété évite de copier Alan Rickman, mais elle a un coût : le personnage peine parfois à acquérir l'autorité émotionnelle nécessaire dans une histoire où son attente doit progressivement devenir bouleversante.

Londres enferme aussi la mise en scène

L'un des paradoxes du film est que son passage à Londres, censé élargir le monde social des Dashwood, réduit visuellement ce qui faisait jusque-là sa singularité.

Les salons, les réceptions et les intérieurs rendent la mise en scène plus conventionnelle. Le cadre conserve son élégance, mais perd une partie de cette relation presque charnelle entre les personnages et leur environnement.

Le contraste peut être interprété comme intentionnel : la campagne permet aux sentiments de respirer tandis que la société londonienne les enferme.

Cela n'empêche pas cette portion du film de paraître légèrement plus longue et moins personnelle.

Une adaptation moderne sans déguiser Austen en 2026

La modernisation du film se trouve moins dans des dialogues anachroniques que dans la manière dont Oakley regarde les personnages.

La précarité des Dashwood n'est pas seulement le mécanisme qui permet de lancer les romances. Le film insiste sur ce que signifie être une femme dont le logement, l'argent et les possibilités futures dépendent de règles d'héritage conçues par des hommes.

La question du désir devient alors inséparable de celle de la sécurité.

Cette lecture était évidemment déjà présente chez Austen. L'intérêt d'Oakley est de la replacer au premier plan sans transformer pour autant les personnages en porte-parole contemporains.

Le film peut parfois souligner son propos plus fortement que nécessaire, mais il évite généralement le piège consistant à rendre Austen moderne en lui faisant parler une langue qui ne lui appartient pas.

Une bonne adaptation qui accepte de ne pas remplacer la précédente

La comparaison avec le film de 1995 est inévitable et, sur certains terrains, cruelle. La version d'Ang Lee reste plus vive dans sa circulation entre ironie, romance et mélodrame.

Mais demander à cette nouvelle adaptation de rendre l'ancienne obsolète serait manquer ce qu'elle réussit.

Georgia Oakley apporte une texture différente. Elle filme moins le plaisir des conventions sociales que le coût nécessaire pour y survivre. Elle transforme les paysages en prolongement de ses héroïnes et remet la sororité au centre de la mécanique romantique.

À 7 sur 10, Raison et sentiments n'est ni la nouvelle version définitive du roman ni une réinvention radicale. C'est quelque chose de plus modeste et, finalement, plus intéressant : une adaptation qui regarde un classique depuis un autre endroit et trouve encore assez de choses à y voir.